Crédit photo : Laurent Mabileau
Crédit photo : Laurent Mabileau

Dans la nuit du mardi 26 à mercredi 27 avril, le gel frappait la Loire, avec d’importantes pertes annoncées. Vendredi matin, c’est le Bordelais qui s’est parfois réveillé sous un voile blanc. Le point sur cette froide fin de mois d’avril.

« Tout le Val de Loire est touché. C’est une catastrophe qui aura un impact significatif sur la récolte à venir », constate Bernard Jacob, vice-président d’Interloire, quelques jours après le gel qui a violemment frappé la Vallée de la Loire dans la nuit de mardi à mercredi. Le froid n’est pas rare à cette période de l’année dans la zone. Mais des températures avec des pointes à -6°C, elles, sont plus exceptionnelles. Le gel est particulièrement critique à l’heure où les vignes sont en plein débourrement (ouverture des bourgeons). Il crée un risque de réduction voire d’anéantissement de la récolte future.

« On n’avait pas eu une gelée si généralisée en Loire de longue date, affirme Bernard Jacob. Il y avait eu une gelée plus faible en 2012. Aujourd’hui, dans certains secteurs, les vignerons parlent d’une gelée équivalente à 1991, où certains n’avaient sauvé que 10% de leur récolte. D’autres comparent cet épisode à 1994, où la récolte avait été diminuée de moitié. » Cependant, d’après lui, « l’étendue des dégâts est encore dure à évaluer. On appréhendera mieux la réalité de la situation dans quinze jours à trois semaines. Chinon, Bourgueil et Saint-Nicolas de Bourgueil semblent durement touchés. A Saumur-Champigny, un couloir a été bien atteint. Je pense qu’on va découvrir des cas particuliers au fur-et-à-mesure. »

Les vignobles d’Indre-et-Loire sévèrement frappés

Laurent Mabileau exploite 28 ha en AOC Bourgueil et Saint-Nicolas de Bourgueil. Il raconte : « A Bourgueil, mes 7 ha ont été gelés à 90 %. Seuls 10% abrités par les bois ont été épargnés. » A Saint-Nicolas de Bourgueil, il s’estime « l’un des mieux lotis ». « J’ai été le premier à installer une station d’aspersion d’eau en 1992, suite au gros gel de 1991. Sur mes 21 ha, onze ont ainsi été sauvés. » A Saint-Nicolas de Bourgueil, d’autres ont eu moins de chance, à l’image de Gérald Vallée, au domaine de la Cotelleraie. Le viticulteur peine encore à prendre la pleine mesure des dégâts. « Sur 27 ha, je pense avoir été touché à 30 ou 40%. » Mais optimiste, il tempère immédiatement : « à Saint-Nicolas, on a eu -4°C, alors qu’à Bourgueil, ils ont eu jusqu’à -6°C. On est moins touchés, deux degrés, ça fait la différence. » Un salut partiel dû également aux moyens de protection mis en place, « beaucoup d’aspersion et un peu d’éolien contre le gel. Sans ces dispositifs, tout aurait gelé. »

Non loin de là, Chinon a été également frappée de plein fouet. « La Vallée de la Vienne est très touchée, constate Jean-Martin Dutour, viticulteur et président du syndicat de Chinon. « L’appellation est impactée en moyenne à 50 %. Sur un chiffre d’affaire de 50 millions d’euros, ça représente une perte de 25 millions d’euros. Quelques uns sont même plus gravement touchés, avec jusqu’à 90 % de pertes. »

Inquiétude sur les marchés

Bourgueil, Saint-Nicolas de Bourgueil, Chinon : même constat. Ce gel intervient après des récoltes compliquées ces cinq dernières années, engendrant des stocks faibles et des trésoreries diminuées. Face au gel, « certains ont des assurances récoltes. Ils ont un avantage économique pour palier une absence partielle de récolte, concède Bernard Jacob. Mais ça ne remplacera pas le vin perdu. L’inquiétude concerne l’approvisionnement des marchés. » Et Jean-Martin Dutour d’expliquer: « Il est classique que de temps en temps les aléas climatiques entament notre potentiel de récolte. Cette année, c’est un gel du type de celui de 1991. Mais en 1991, contrairement à aujourd’hui, nous avions du stock et de la trésorerie. » Il prévient : « c’est en juin 2017 et jusqu’en juin 2018, date à laquelle les vins seront vendus et payés, que la situation sera la plus difficile. »

« Nouvelle donne »

« Il semblerait que le réchauffement climatique implique désormais pour nous le gel de printemps » constate Jean-Martin Dutour. Quelles solutions apporter en cas de récidive de tels phénomènes climatiques ? « Etant donné les montants financiers très importants, aucune politique publique ne peut intervenir. L’Etat n’a d’ailleurs pas vocation à le faire. La solidarité entre vignerons ne fonctionne pas non plus. Ce n’est pas comme la grêle, très localisée. Le gel est souvent, et surtout cette année, très généralisé. » Mais, loin d’être fataliste, le président ne se laisse pas abattre. « Il va falloir s’adapter à cette nouvelle donne, en mettant en place des outils collectifs de protection. A Chablis, par exemple, il gèle quasiment tous les ans, et avec le système de protection, ils récoltent quand même. » Positif, il conclue : « 2016 sera petit en quantité, mais on travaille pour qu’il ne le soit pas en qualité. Et dans notre malheur, même si nos stocks de 2014 et 2015 ne sont pas pléthoriques, ils sont qualitatifs. »

Bordeaux, « plus de peur que de mal »

Après le gel en Loire mais aussi en Bourgogne, les viticulteurs français sont sur le qui-vive, notamment à Bordeaux. « Quand on s’est levés ce vendredi matin, c’était tout blanc. On a eu hyper peur », confie Marie Courselle, copropriétaire avec sa soeur Sylvie du château Thieuley à La Sauve (Entre-Deux-Mers, Bordeaux). Après avoir arpenté le vignoble toute la journée de vendredi pour inspecter l’état des vignes, elle est plutôt rassurée. « Seuls 50 ares semblent touchés, sur la totalité de nos 80 ha. Le gel a surtout sévi là où l’air froid n’a pas circulé, dans les certains bas-fonds, et en lisière de forêt. C’est dommage car ce sont nos plus beaux terroirs argilo-calcaires » déplore-t-elle. Mais, consciente d’avoir sûrement évité de peu la catastrophe, elle tempère : « comparativement à la frayeur qu’on a eue au saut du lit, ce n’est rien du tout. Parfois, ça se joue à rien, à 0, 5 °C. Je pense que ça a été très limite. »

A château Marsau, propriété de 12 ha en Francs Côtes de Bordeaux, Anne-Laurence Chadronnier demeure encore prudente sur son verdict : « on n’a pour l’instant pas de symptômes apparents, de feuilles translucides ou virant au marron. On prie en se disant qu’a priori on n’a pas de dégâts. Mais la vigne a quand même pris un gros coup de froid. On redoute des séquelles dans les jours à venir. Ce serait d’autant plus terrible qu’à Marsau, on a des petits rendements tous les ans, donc pas de stock pour amortir. »

Un dicton populaire dit « quand la Saint-Urbain est passée, le vigneron est rassuré. » Plus tardif des quatre « Saints de glace », la Saint-Urbain est fêtée chaque 25 mai. Espérons que la nature soit clémente d’ici-là.