L'équipe du domaine autour d'Alain Voge, entouré de sa femme Eliane et de Lionel Fraisse (photo ©DR, autres photos ©Frédérique Hermine)
L'équipe du domaine autour d'Alain Voge, entouré de sa femme Eliane et de Lionel Fraisse (photo ©DR, autres photos ©Frédérique Hermine)

Alain Voge, disparu la semaine dernière à 81 ans, était l’un des principaux artisans de la renaissance des appellations Cornas et Saint-Peray. Les 80 ans des deux appellations en 2016 et 2018 ont été l’occasion de longs échanges avec ce grand vigneron ardéchois.

Alain Voge avait repris le domaine familial au début des années 1960, à la disparition prématurée de son père. A l’époque, le cornas ne se vendait plus et il devenait difficile de trouver de la main d’œuvre pour travailler sur ses coteaux pentus. L’exode vers les emplois industriels à Valence s’accélère et la pression immobilière dans la périphérie valensoise s’accélère. A Saint-Péray, on produisait plus de 4500 hl de mousseux et moins d’un millier d’hectolitres d’effervescents en AOC. “La production de ce qu’on appelait au XIXe siècle les vins ‘agités’ relevait surtout du négoce qui achetait la matière première ailleurs en Vallée du Rhône et en Algérie, racontait Alain Voge. Elle se vendait surtout localement et pas assez cher par rapport au coût de revient. Elle a donc disparu peu à peu au profit des blancs tranquilles qui sont passés en un peu plus d’un demi siècle de 10 à 85%. Saint-Péray est alors devenue la ville-dortoir de Valence et a plus que doublé en population. Après les pêchers et les abricotiers, ce sont les habitations qui ont gagné sur le vignoble”.

De la polyculture à la viticulture

Son arrière grand-père Henri s’était installé en 1905 sur la rive droite du Rhône, à Cornas, à l’emplacement de la cuverie actuelle ; son grand-père et son père avaient développé l’activité agricole familiale de marchand de fruits et de viticulteur. Dans les années 1980, la propriété se spécialise uniquement dans la viticulture. Il prend alors son bâton de pèlerin pour faire connaître ses vins sur les grandes tables locales puis régionales et se fait vite connaître des sommeliers. Sa notoriété grandit et les acheteurs internationaux commencent à s’intéresser à ses vins. Alain Voge fait construire une nouvelle cave et développe un nouveau vignoble sur les hauts de Cornas, à 380 m d’altitude. Alain s’attache à développer les ventes en bouteilles, défend les appellations Cornas et Saint-Péray contre l’urbanisation avec de solides convictions et les valeurs du collectif comme le rugbyman qu’il était. Il fait partie des quelques vignerons qui replantent et qui commencent à faire évoluer l’élevage avec du bois neuf, à la bourguignonne – il est le premier en 1984 à faire une cuvée de blanc fermenté en barriques, la Cuvée Boisée, devenue plus tard Terres Boisées. “Ça a relancé les ventes de blanc, ça nous a fait connaître par quelques sommeliers puis des acheteurs à l’export et sont ensuite arrivés, à partir de la fin des années 1990, des opérateurs comme la cave de Tain, Jaboulet, Chapoutier, les Vins de Vienne… qui ont augmenté l’activité de l’appellation. Aujourd’hui, chez nous, on a diminué et affiné le bois pour le blanc de Saint-Péray comme pour la Syrah de Cornas tout en poursuivant l’option vins de garde avec des élevage en fûts et en barriques mais il y a toujours à travailler sur la qualité et il ne faudrait pas vendre les vins avant 3-4 ans”.


(photo F. Hermine)

Vers le bio et la biodynamie

Épaulé pendant 15 ans par l’œnologue Albéric Mazoyer, ardéchois comme lui, il commence la conversion bio en 2006 (tout le domaine est certifié depuis 2016) puis en biodynamie à la suite de rencontres avec Maria Thun et François Boucher. Alain Voge s’était étendu en Cornas avec 7 hectares et depuis 2010 sur Saint Joseph (1 ha) mais comptait encore 5 hectares en AOP Saint-Péray sur les 13 du domaine, soit une production annuelle d’environ 70 000 bouteilles par an. Il avait même renoncé à l’élaboration d’effervescents pendant une dizaine d’années avant de reprendre une production de 5 à 6000 bouteilles par an, quasi exclusivement en marsanne, un cépage qu’il affectionnait particulièrement. “Il ne faut pas oublier qu’il a fait la renommée des blancs à la fin du XIXe. Son amertume est particulièrement intéressante pour préserver la fraîcheur et l’acidité et pour la rallonge en bouche mais il faut reconnaitre que c’est un cépage difficile aux arômes discrets et parfois austères”.

Le roi de l’équilibre

Alain Voge était bien sûr aux côtés des vignerons pour les 80 ans de l’AOP Saint-Peray en 2017 et les 80 ans de Cornas en 2018. Car comme le rappelait la semaine dernière Lionel Fraisse, son directeur général arrivé en 2012 et qui avait pris la suite en 2018 d’Albéric Mazoyer, “si depuis quelques années, il s’était mis en retrait de l’opérationnel, il ne cessait de transmettre, toujours avec enthousiasme et bienveillance, tel un patriarche apaisé. Il était toujours à l’écoute, aimait discuter et échanger sans cesse, et ne campait jamais sur ses positions. C’était un visionnaire qui avait fait beaucoup pour reconstruire Cornas et Saint-Péray et c’était le roi de l’équilibre – car nous sommes dans un métier d’équilibre – entre les valeurs, les traditions héritées du passé et le pragmatisme tout en restant ouvert à l’évolution de la société et des techniques”.

Ci-dessous : Alain Voge avec Jean-Luc Colombo aux 80 ans de Cornas (©F.Hermine)