Ce troisième dimanche de novembre, les Hospices de Beaune fêteront leur 160ème vente, avec un bénéficiaire bien particulier : les hospitaliers de France victimes de la Covid-19, une cause que n’aurait certainement pas reniée la chancelier Nicolas Rolin, fondateur de cette œuvre de charité voilà près de six siècles.

On se souvient tous de l’examen médical subi par Big Moustache, ausculté par la mère supérieure des hospices de Beaune dans « La Grande Vadrouille ». « Oh ! il a mauvaise mine cet homme-là. […] Langue blanche, œil jaune, nez rouge, le foie ! […] Vous aimez bien tout ce qui est bon ? C’est très mauvais… » Le film a achevé d’inscrire ce lieu mythique dans l’imaginaire collectif des Français et la scène donne un aperçu amusant du paradoxe du lieu : un vignoble enchanteur de 61 hectares qui produit des vins magnifiques pour financer, entre autres, les soins de ceux qui en ont un peu abusé !

Et cette histoire dure depuis 1443 ! Depuis que Nicolas Rolin, chancelier du duc de Bourgogne, et sa tendre épouse Guigone de Salins (le prénom est un peu passé de mode…) décident de consacrer une part de leur fortune à la fondation d’un hôtel-Dieu, un hôpital pour accueillir les plus démunis. Il faut dire qu’en ces temps obscurs de la fin de la guerre de Cent Ans, ces derniers ne manquent pas… Dans sa grande sagesse, Nicolas Rolin anticipe d’emblée les convoitises que risque de susciter son œuvre. Il demande à Philippe le Bon de l’exempter définitivement des charges fiscales et féodales, et au pape de placer l’institution sous sa protection.

Le bâtiment aux tuiles vernissées construit dans le style flamand (la Bourgogne et les Flandres forment alors une même province) est à la mesure de la richesse du donateur et constitue un véritable « palais des pauvres » où, au moins une fois dans leur vie, avant de mourir, les malheureux pourront contempler des œuvres artistiques que l’on réserve normalement aux riches demeures. Ainsi, la grande salle était dominée autrefois par le polyptique du « Jugement dernier » de Rogier Van der Weyden. Elle constitue à la fois une vaste chambre d’hôpital et une chapelle vers laquelle tous les lits tendus de rideaux rouges sont orientés. « C’est l’archétype de la salle seigneuriale, sauf qu’à la place du trône on a mis un autel », souligne François Bruno, chargé des collections.

Depuis 1978, la « pièce des présidents » offerte à une association

L’établissement ne tarde pas à attirer les dons, en particulier en vignes. La première parcelle offerte date de 1457 et la dernière de 2017 ! Un domaine viticole qui a cependant failli en plusieurs occasions échapper à l’institution. D’abord pendant la Révolution, où, devenu « hôpital d’humanité », son vignoble est confisqué. Les révolutionnaires finiront par lui rendre ce patrimoine indispensable à son fonctionnement, mais amputé de quelques parcelles déjà vendues. Pendant le phylloxéra, il a fallu aussi beaucoup de conviction pour ne pas revendre les vignes, comme le fit l’hospice de Dijon, pour acheter des forêts ou des terres céréalières alors plus rentables. C’est que le vin aux hospices de Beaune n’a jamais été un simple placement, mais une véritable passion que l’on se transmet de génération en génération. À la fin du XIXe siècle, les médecins se plaignaient d’ailleurs de voir qu’au conseil d’administration on parlait souvent plus des vignes que des problématiques médicales ! Ces aléas économiques du vignoble se lisent aussi dans l’évolution du mode de commercialisation. À partir de 1821, l’administration impose aux organismes de charité de procéder à des ventes publiques. Mais, aux hospices de Beaune, ce système ne fonctionnait pas toujours bien et on a presque tout essayé, des ventes aux enchères décroissantes à la manière des coupes de bois, jusqu’à l’affichage d’un prix plancher que suivait le dépôt des propositions sous forme de plis cachetés… De 1847 à 1849, les hospices ne parviennent pas à trouver d’acheteurs pour leurs cuvées. Tant et si bien que l’économe, Joseph Pétasse, décide de désobéir au préfet et de se passer du service des négociants pour vendre directement ses vins en parcourant la France. Une opération couronnée de succès : en deux ans, l’ensemble du stock est vendu. Il déclare alors : « Messieurs, vous pouvez reprendre dès cette année la vente aux enchères publiques. Il est désormais inutile de se déranger : la clientèle est faite, nos vins sont connus et ce sont maintenant les amateurs qui viendront à nous. »

C’est ainsi qu’en 1859 les ventes aux enchères sont définitivement rétablies et constituent jusqu’à aujourd’hui la référence pour tous les négociants en matière de fixation des cours. Ces ventes retransmises en direct à la radio dès 1934 deviennent un événement de relations publiques qui portent la notoriété des vins de Bourgogne. Depuis 1978, la fameuse « pièce des présidents » est offerte à une association. Le parrain de l’œuvre de charité sélectionnée se charge de faire monter les enchères (la première fut Perce-Neige avec Lino Ventura). Certaines de ces ventes constituent ainsi des moments d’anthologie, comme la 150e, où Fabrice Luchini déchaîné, chantant sur scène du Johnny Hallyday, a fait grimper le prix du tonneau à 400 000 € ! « Quand on a vécu cela, on peut mourir tranquille », confie Ludivine Griveau, régisseur du domaine.

Retrouvez notre dossier complet sur les Hospices de Beaune dans « Terre de Vins » n°68, actuellement dans les kiosques, avec les témoignages des grandes maisons de Bourgogne.