Les oracles, les Cassandre et les adeptes de la simplification ont beau y aller chacun de son pronostic, il semble aujourd’hui hasardeux de se prononcer sur ce que vont donner les vendanges 2013 en France… et sur les vins qui en naîtront. État des lieux avec un œnologue bordelais.

Entre un printemps pourri un peu partout en France, des retards de floraison et de véraison, des orages de grêle particulièrement violents à Vouvray, à Cahors, en Bourgogne comme dans le Bordelais, des volumes qui s’annoncent historiquement faibles dans certaines régions et des vendanges tardives qui font croiser les doigts pour éviter la pluie et le botrytis, ce millésime 2013 ne se présente pas sous les meilleurs augures. Il n’en faut pas davantage pour que quelques « observateurs » adaptes de l’analyse à l’emporte-pièce la balaient déjà d’un revers de la main, entre production famélique, qualité médiocre et « goût de grêle ». Des prédictions simplistes et hâtives qui n’ont pas manqué de provoquer une levée de boucliers sur la « blogosphère » comme chez les vignerons. Ceux-ci, qui sont les premiers concernés faut-il le rappeler, demandent – c’est du bon sens – que l’on attende que le raisin soit rentré et qu’il soit vinifié avant que l’on tire des conclusions.

Un bébé mal aimé

Henri Ducourneau, œnologue et co-directeur du Centre œnologique de Cadillac-Podensac-Léognan, ne dit pas autre chose : « le bébé est quasiment à un mois de son terme et déjà il est mal aimé ! » Monsieur Ducourneau, qui animait la semaine dernière une matinée pré-vendanges à la maison des vins de Cadillac sur le thème « L’année des extrêmes », nous livre son éclairage sur ce millésime 2013… dans la limite de sa région de travail ! Car n’oublions pas que rien que pour Bordeaux, nous allons avoir de réelles disparités entre les zones de production. Et si le vignoble bordelais, comme d’autres cités ci-dessus, a dû s’adapter à des conditions difficiles, des régions comme le Beaujolais, le Languedoc, la vallée du Rhône ou la Provence abordent la dernière ligne droite sous de meilleurs auspices.

« Il est encore bien trop tôt pour juger ce millésime, poursuit Henri Ducourneau. Comme tous les ans, il y aura des loupés et des réussites, mais c’est en tout cas très maladroit de négliger ce millésime comme l’ont déjà fait certains, car après cela reste gravé dans les esprits. On l’a vu en 1997, un millésime qui a été enterré trop vite alors que certains vins sont sortis du lot. Quant au prétendu « goût de grêle », cela n’existe pas. En revanche, s’il s’agit de dire que l’impact des intempéries sur les raisins altère le goût, cela est vrai, et les vignerons durement touchés, notamment dans l’Entre-deux-mers, vont être obligés d’en tenir compte. Certains raisins sont dans un tel état qu’il ne faut même pas les faire macérer, et ils pourront au mieux donner du rosé… Cette situation est catastrophique pour bon nombre de vignerons de la région ».

Le merlot, « point critique »

Plus généralement, comment se présente ce millésime ? « Pour la région qui me concerne, par rapport à deux autres années compliquées comme 2011 et 2012, ce seront certainement des vins à boire plus vite, qu’il va falloir travailler sur le fruit, la souplesse, la rondeur. A défaut de structure, mettons l’accent sur le profil aromatique, nos connaissances techniques le permettent aujourd’hui ». A quelques jours du début des vendanges, Henri Ducourneau se montre confiant sur les blancs secs qui « se présentent pas mal, les raisins sont sains, sauf accident climatique il n’y a pas de raison d’être inquiet ». Il se montre plus dubitatif concernant les merlots, « le point critique » selon lui. « Il y a des parcelles où l’on voit du très vilain, bizarrement celles où il y a eu de la coulure et du millerandage. On a de gros retards de maturité, voire des blocages. Avec une véraison postérieure au 15 août, il faut se montrer patient, il faut au moins 45 jours au merlot. Si le temps est là, on pourra rattraper le retard, mais il faut aussi croiser les doigts pour que l’on évite le botrytis. L’autre souci, c’est que ce merlot très tardif risque de se téléscoper, au niveau des vendanges, avec les cabernets qui eux, se présentent bien. Il faudra toutefois faire très attention à la maturité de ces derniers, et éviter les caractères végétaux. Les Médocains devraient s’en sortir mieux. Pour ce qui est de la Rive Droite, je ne sais pas trop, on entend des sons de cloche très différents ».

Ce qui semble acquis en revanche, c’est que les rendements seront très disparates, allant de 15 hl/ha dans certains endroits à 50 hl/ha dans d’autres. « Mais la moyenne sera plutôt faible cette année », concède Henri Ducourneau. Ne reste plus qu’à attendre le début de la récolte. La semaine prochaine pour les sauvignons, début octobre pour les sémillons, mi-octobre pour les merlots… Si tout va bien.

M.D.