Bocuse, Pic, Savoy, Marcon, Troisgros, Ducasse, Taillevent… Les plus belles tables plébiscitent les cuvées de Laurent Combier. Une reconnaissance vécue dans la simplicité par un vigneron convaincu que croquant et buvalité sont des valeurs d’avenir.

L’histoire débute avec Camille, le grand père de Laurent. Au milieu des années 1930, il quitte son Ardèche natale pour s’installer dans la vallée du Rhône. Les quatre hectares de vignes et d’abricots acquis suffisent à subvenir, du moins jusqu’à la guerre, aux besoins de la famille. Après le conflit, la vente se développe, le vin se livre jusqu’à Mauves. Arrive 1962 et les grands aménagements du fleuve, son canal se creuse et chasse la famille de la Roche de Glun. On s’installe à Pont de l’Isère sans reconstruire de cave, l’heure est aux fruitiers.

Les vignes ? Maurice, qui a pris la succession de son père Camille, les garde et vend sa vendange à Jaboulet jusqu’en 1970, puis à la cave de Tain. Son temps, il le consacre aux abricotiers et pêchers, et les traite aux « produits ». Une chimie qui ne lui convient pas : à chaque fois, il développe des allergies. En 1969, il décide de se convertir au bio, se faisant traiter de fou, de marginal. Les vingt années qui passent voient Laurent grandir, finir ses études et partir en Bourgogne, puis en Provence d’où il revient, initié au vin par Jean Daniel Ott (château Romassan) avec une envie : construire une cave pour les 4 hectares de syrah du clos des Grives, jadis acquis par son grand-père. Ce qu’il fait, baptisant sa première cuvée du nom de la parcelle, tout naturellement.

Genèse d’une notoriété fulgurante

En 1990, le journaliste Jacques Dupont organise pour Gault et Millau le concours des vins de syrah. À l’aveugle, le Clos des Grives se positionne juste derrière La Chapelle de Jaboulet précédée par une cuvée de Jean-Louis Chave, un duo de renommée mondiale.

Une troisième place qui fait du bruit… Laurent vient d’avoir 23 ans et pourrait s’emballer, mais comme il le dit aujourd’hui «faire un coup d’éclat, c’est bien, mais il faut travailler dans la continuité. Il me fallait un œnologue qui me convienne, j’ai choisi Jean-Luc Colombo qui sortait des sentiers battus. Il organisait aussi chez Pic (restaurant triplement étoilé à Valence), une dégustation du millésime. Cela coûtait 6000 francs, une petite fortune pour moi à l’époque. Il y avait déjà là Jean Michel Gerin, Yves Cuilleron, talents de la vallée du Rhône. En 1992, Jean Luc nous a proposé de créer une association ; Rhône Vignoble naissait quelques temps après».

C’est le début d’une longue aventure où tout repose sur le partage et la complicité entre des hommes que leur passion commune, le vin, pousse à l’excellence : « en 1996, nous sommes partis aux USA pour y faire trois « spectacles de dégustation » devant 400 personnes installées dans un amphithéâtre qui résonnait aux accents de notre anglais scolaire. Des grands voyages, on en a fait plusieurs, on en fait encore, cela a soudé le groupe parrainé au départ par Jacques Pic et Guy Savoy, notre première plaquette était préfacée par Jean Pierre Kauffmann, du lourd…».

L’aventure perdure, en rouge uniquement de 1990 à 1994, puis les marsannes permettent de proposer un premier blanc, en 1995. La rapide notoriété a rassuré Laurent sur la pertinence de son choix, mais n’a guère changé l’homme pour qui amitié et franchise restent de mise. Comme la simplicité, celle d’élaborer des cuvées sans fioriture, des vins à partager, construits pour être croqués.

Des œufs pour le fruit

La cave s’est agrandie comme le vignoble qui a remplacé une partie des fruitiers. En 2001, une drôle de nichée fait son nid au fond du chai. « Crozes est une appellation accessible, la gamme va des cuvées structurées élevées en barriques aux vins de jeunes vignes sur le fruit. En 2001, la société Nomblot a créé les œufs. Un contenant original construit avec un liant béton au taux de sable argileux important pour favoriser la respiration du contenu. Mon complice, Peter Fischer du château Revelette (vigneron en coteaux d’Aix et membre de Rhône Vignoble, voir Escapade page 72, ndlr) y voyait un moyen d’assouplir les tanins. Moi, je voulais y mettre la petite cuvée de syrah qui explose de fruits » raconte Laurent.

Dans cette cuvée L 2012 (13 €), on croque la griotte et la fraise noire, puis les saveurs poivrées de pétales d’iris dessinent une soie tannique fraîche et juteuse. Laurent a été l’un des premiers à faire un crozes printanier. Un style qui permet l’élaboration de vins gourmands d’accès facile. Même les grands chefs aiment ça et en demandent pour leur brasserie ou leur bistrot. Plus élaborée, la cuvée Domaine Combier 2011 (18 €) offre une robe sombre presque noire, parfumée de violette et de rose blanche, de pâtes de fruits acidulées aux contours poivrés, soulignées de réglisse. Elle attise l’envie des papilles. Sa texture serrée, aux replis soyeux, livre des notes de cacao et de raisins juteux. Dense et suave, l’étoffe se déploie avec élégance, laissant résonner dans chaque coin du palais l’écho de ses saveurs succulentes. « C’est l’image du domaine, autant le Clos des Grives (30 €) c’est de la haute couture, autant le Domaine c’est de la gourmandise. Il faut donner du plaisir aux gens qui boivent une bonne bouteille, la « buvabilité » doit être au rendez-vous, quand le vin est trop riche, on ne finit guère le verre, encore moins la bouteille » explique Laurent.

L’avenir

Quand on évoque l’engouement pour l’appellation, Laurent adopte une vision mesurée : « je n’aimerais pas que Crozes se développe trop vite, une réputation cela se construit petit à petit, augmenter trop vite les surfaces, monter les prix, équivaudrait à la tuer». Même sagesse quant à sa succession : «je me donne encore une dizaine d’années. Ce qui me motive, ce sont mes enfants. Le domaine a acquis sa vitesse de croisière, mon aîné, Julien, viendra bientôt me seconder. David, son cadet, devrait suivre… On verra.»


Marc Vanhellemont. Photo Emmanuel Perrin.
Ce portrait a été publié dans “Terre de Vins” n°28, toujours en kiosques.
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BONUS : Terre de vins aime…

Le trio Infernal !
Avec Peter Fischer et Jean-Michel Gerin, Laurent Combier partage une autre histoire, parallèle, riche d’enseignements et d’émotions : quelques parcelles dans le Priorat, sous le nom d’Infernal, 6 hectares entre 300 et 500 mètres d’altitude, pas mal de carignan, tout un programme ! Pourpre sombre, parfum délicat de violette et de lys, saveur de cacao et de cassis, bouche croquante, humeur joyeuse, esprit vif, il plaît d’entrée. C’est du Combier !