Vendredi 20 Mars 2026
@ Axel Coeuret
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Date
20.03.2026
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L’ambition du groupe Terroirs & Vignerons de Champagne (TEVC)? S’appuyer sur des vignerons d’élite, toujours au fait des dernières avancées de la science. D’où l’organisation chaque année de conférences et tables rondes baptisées « Vignoble & Qualités » où sont invités les chercheurs des plus importants laboratoires (Comité Champagne, INRAE, Université de Reims…) pour présenter leurs résultats. La thématique de la 28ème édition ? Les différentes solutions pour endiguer l’inquiétante baisse du rendement des vignes champenoises observée depuis vingt ans.
Le constat est sans appel. Les rendements en Champagne depuis plusieurs années ne cessent de décliner. Les facteurs sont multiples. Il y a d’abord le dérèglement climatique qui compromet en moyenne chaque année entre 10 et 15 % du potentiel de rendement. Si on ajoute les problèmes sanitaires qu’il génère, avec le mildiou, l’oïdium, le botrytis on monte à 20-25%. D’autant que, dans le même temps, les contraintes règlementaires autour des produits qui permettent de lutter contre ces fléaux deviennent de plus en plus fortes et en limitent l’efficacité. La pression des consommateurs joue aussi, exigeant de plus en plus de certifications qui restreignent elles aussi l’emploi de ces traitements. Enfin, dernier facteur et non des moindres, le vieillissement du vignoble. En 2025, seulement 0,78% du vignoble a été replanté alors que l’âge moyen des vignes était déjà de 35 ans en 2023. À ce rythme, la moyenne d’âge dépassera 50 ans en 2053, et deviendra bientôt un « vignoble EHPAD » selon l’expression de Sébastien Debuisson, directeur des services techniques du Comité Champagne ! En réalité, il faudrait atteindre un taux de replantation annuel de 3% pour que l’âge moyen se stabilise. Très souvent aussi, les vignerons préfèrent « entreplanter » plutôt que replanter intégralement leurs vignes, avec des résultats beaucoup plus aléatoires.
Face à ces différents fléaux, les services techniques du Comité Champagne et plusieurs laboratoires de l’INRAE mais aussi de l’Université de Reims sont venus présenter les résultats de leurs recherches et proposer des solutions. L’objectif est ainsi de parvenir à maintenir le rendement moyen actuel de 12.000 kilos, lequel est suffisant pour répondre au marché, assurer la mise en réserve, et opérer des sélections qualitatives.
La première maladie évoquée est le court-noué, « latente, sournoise, et dont on ne voit pas tous les symptômes, elle est bien plus répandue qu’on ne l’imagine. » Cette virose, sans doute connue depuis la première domestication de la vigne il y a plusieurs millénaires, peut occasionner jusqu’à 80 % de perte de rendement. Elle est transmise par les nématodes dans le sol. L’un des remèdes les plus intéressants présenté lors de la conférence est le recours au couvert de sainfoin dont l’activité nématicide permet de redescendre en dessous du facteur de reproduction 1 et de retarder ainsi de 6 à 7 ans la contamination lorsque l’on replante. Toutefois, si l’arrachage et le recours à ce type de couvert limitent la rapidité avec laquelle la plante est touchée, la maladie ne disparaît jamais vraiment, les nématodes pouvant survivre plusieurs années dans la profondeur des sous-sols, et cela même sans racines, une fois les parcelles laissées en jachère. Les meilleures solutions à terme devraient donc venir davantage de la génétique et de la création de nouvelles variétés. En Alsace, on a ainsi identifié des gènes résistants très intéressants dans une variété de Riesling qui pourraient être réutilisés pour d’autres variétés de cépages. Les échanges avec les vignerons ont aussi été l’occasion de rappeler que si la diffusion dans les sols des nématodes est très lente (de l’ordre de 20 cm par an) certains facteurs, comme le travail des sols ou le ruissellement, l’accélèrent.
Concernant la flavescence dorée, maladie beaucoup plus explosive repérée pour la première fois dans le Sud-Ouest de la France dans les années 1950, elle est provoquée par une bactérie (phytoplasme) qui se multiplie dans la sève et qui est transmise de vigne en vigne par une cicadelle invasive d’origine nord-américaine. La rapidité de l’évolution est beaucoup importante que le court-noué. Au sein d’une parcelle, d’une année sur l’autre, on observe une multiplication par un facteur 18 du nombre de ceps contaminés. Les mesures déployées sont le contrôle du matériel de plantation, la prospection du vignoble avec la formation de l’ensemble des acteurs pour parvenir à détecter les pieds contaminés au plus tôt, et l’emploi d’insecticides afin de bloquer la dispersion opérée par les cicadelles. Les études présentées ont permis de comprendre pourquoi en Champagne, la diffusion est aussi importante. L’un des facteurs aggravants est le climat septentrional, avec des hivers froids et des printemps chauds. On dit souvent que les hivers froids permettent de tuer les microbes et les maladies. Mais en ce qui concerne la cicadelle, ils accroissent au contraire le nombre d’éclosion. Les températures printanières plus élevées favorisent quant à elles la vitesse de multiplication des phytoplasmes dans la sève.
Seule consolation, les hivers froids entraînent une meilleure synchronisation des éclosions de cicadelles ce qui facilite le positionnement des traitements, à la différence des hivers doux qui génèrent au printemps un chevauchement des stades larvaires. Un autre élément aggravant en Champagne réside dans l’extrême morcellement et la dispersion des parcelles des domaines viticoles. Car si la cicadelle ne rayonne pas à plus de 400 mètres du foyer infecté, il a été démontré que les tracteurs au moment des rognages emmènent souvent avec eux des feuilles et des insectes. Ces derniers risquent ainsi d’être disséminés sur la parcelle suivante où le vigneron se rendra, provoquant un élargissement géographique des contaminations.
On notera au passage les sensibilités différentes selon les cépages. Le merlot dans le Sud-Ouest est deux fois plus sensible que le cabernet sauvignon, et en Champagne, le chardonnay est beaucoup plus sensible que le pinot noir.
Côté solutions, l’un des programmes de recherche les plus intéressants exposés concerne la surveillance du vignoble. Aujourd’hui assurée de manière collective par les vignerons, on sait très bien qu’une telle mobilisation humaine ne pourra se maintenir dans le temps. D’où le projet mené par un laboratoire de l’Université de Reims, d’équiper des drones de caméras capables grâce à l’IA d’identifier les parcelles contaminées, avec un taux de réussite de 94 % en laboratoire et cela à un stade précoce. Derrière cet appareil, pour assurer le « deep learning », il a fallu procéder à la collecte de 15.000 images entre 2021 et 2025. Chaque feuille a été photographiée sous différents angles et avec différents niveaux de luminosité à différentes heures de la journée. Toute la difficulté réside dans ce que les caractéristiques visuelles de la maladie varient selon les années, le climat et les cépages. Par temps chaud, on peut par exemple relever des points noirs de brûlure sur des feuilles parfaitement saines. Certains traitements peuvent aussi modifier l’aspect de la surface de la feuille. Il existe enfin d’autres maladies avec des symptômes très proches.
Dernier point abordé : l’entreplantation, une alternative contestable à la replantation intégrale des parcelles, mais qui reste très utilisée par les vignerons. Ceux-ci se tournent souvent vers cette option à cause des contraintes règlementaires, puisqu’à partir de 20 % de pieds manquants, le vigneron perd son droit à l’appellation. Cette orientation peut aussi être dictée par des considérations qualitatives. Dans une parcelle de très vieilles vignes produisant un vin remarquable, avec une belle concentration, le vigneron peut avoir des scrupules à tout arracher et privilégiera cette solution qui lui permet d’exploiter chaque pied jusqu’au bout. Enfin - et cette justification est plus contestable - il peut y avoir des arguments économiques. Le vigneron pense souvent à tort que le coût est inférieur à une replantation, ce qui n’est vrai qu’à court terme.
Pour réussir son entreplantation, différentes règles doivent être respectées. Parmi elles, une bonne analyse préalable du sol et du sous-sol. Le sous-sol est souvent négligé, alors que sa connaissance est très importante pour le choix du porte-greffe. Selon que le sol est plus ou moins calcaire, on choisira ainsi un porte-greffe plus ou moins résistant à la chlorose. Ensuite, en ce qui concerne le sol, l’approche est en général trop réductive. « Ce n’est pas parce qu’on a un sol vivant avec beaucoup de vers de terre qu’on a forcément un bon taux de matière organique et à l’inverse, un bon taux de matière organique ne garantit pas forcément un sol vivant qui sera capable de nourrir la vigne de manière qualitative. » Il faut de plus évaluer la granulométrie du sol, et sa capacité drainante, observer le comportement des vignes déjà plantées, la fréquence de la chlorose, du gel printanier, de la coulure, du stress hydrique, autant d’éléments qui influenceront le choix du matériel végétal. Et on ne mégotera pas sur la qualité de ce plant : « un plant de qualité vaut environ deux euros, en sachant que pour une durée de vie de 25 à 30 ans au prix actuel du kilo, il rapportera au moins 250 euros, l’investissement est donc très faible au vu de la rentabilité. » Au passage, Vitipeps, marque professionnelle de la pépinière française, qui travaille en collaboration avec le Comité Champagne, garantit un plant 100 % labellisé français, traité à l’eau chaude…
Enfin, dernier point, il faut anticiper les conditions météos au moment de la plantation et éviter de rentrer avec des engins trop lourds dans des parcelles de futures vignes lorsque les sols sont encore gorgés d’eau, ce qui crée des ornières, voire des lames en sous-sol. Invisibles lorsque l’on plantera, au bout de trois ans, les racines se heurteront à une semelle de labour provoquant une asphyxie racinaire. Lorsque l’on sait qu’il faut 9 ans pour qu’un plant arrive à sa pleine production, on mesure le gaspillage d’argent d’une mauvaise gestion de l’entreplantation. Les statistiques montrent en effet que suivant la rigueur avec laquelle on suit les règles énoncées ci-dessus, le taux de reprise varie entre 2 % et 75 %.

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