L’arrivée d’averses fin septembre tombe à point nommé pour les vendanges des vins rouges dans l’appellation bordelaise. Mais la pluie reste une alliée ambivalente.

Enfin ! Après une arrière-saison particulièrement sèche, la pluie tombe sur le vignoble bordelais depuis la dernière semaine de septembre. Dans l’appellation des Graves, les premières vendanges du merlot, cépage rouge le plus précoce, ont commencé dès la mi-septembre passée. Comme pour les blancs, l’état sanitaire des raisins est – jusqu’à présent – quasiment parfait. Mais à l’aune des premières parcelles ramassées, certaines propriétés anticipent déjà une perte de production, variable d’un domaine à l’autre. En cause : le gel, qui a touché au printemps l’appellation dans des proportions limitées. Ajoutez à cela la sécheresse : « On n’a pas de jus dans les baies ! », constate Bérengère Quellien, au château Lusseau, à Ayguemorte-les-Graves.

« On n’a pas de jus dans les baies ! »

Sur ses 7 hectares de vignoble, la viticultrice prévoit 50 % de perte de production. À quelque 10 kilomètres de là, à Saint-Morillon, le château Villa Bel Air estime également faire seulement « 60 % d’une récolte normale ». La pluie s’avère donc providentielle pour gonfler les baies. La situation reste très variable selon les propriétés, relativise Mayeul l’Huillier. Le directeur du syndicat viticole des Graves rappelle que l’appellation s’étend sur 50 kilomètres du nord au sud, avec des expressions de climat différentes. Plus au sud, autour de Podensac par exemple, « on est plutôt positif avec de jolis volumes ». Il faudra attendre les déclarations officielles de décembre pour savoir si l’appellation des Graves atteint son volume moyen habituel, soit 150 000 hectolitres annuels dont près de 115 000 de vins rouges.

Mature ou pas ?

Reste que la pluie va « permettre de nuancer les hauts degrés d’alcool potentiels que l’on pourrait avoir », précise Guillaume Bastard de Crisnay, à la tête du château Villa Bel Air avec son épouse Aurélie Ballande. Car au-delà de la quantité, l’autre enjeu de ces vendanges est de limiter au mieux le décalage entre les différentes maturités du raisin. Les chaleurs ont favorisé la maturité technologique (le taux de sucre dans les baies et donc d’alcool potentiel) par rapport à la maturité phénolique (celle des tanins). En clair, explique Bérengère Quellien, « à la dégustation des baies, vous avez encore des arômes marqués par le côté végétal, mais des degrés très honorables voire trop importants ». Mi-septembre, on frisait les 14 degrés sur une des parcelles de merlot contrôlées par Bordeaux Raisins, le réseau de suivi de maturité de l’université de Bordeaux.

Le casse-tête du cabernet-sauvignon

Dans ces conditions, fixer la date du ramassage du cabernet-sauvignon (un des principaux cépages du Bordelais, particulièrement sensible aux arômes végétaux en sous-maturité) est « une décision compliquée ». D’autant plus avec la pluie, alliée à double tranchant qui peut précipiter le ramassage. « Attendre, c’est prendre le risque que le raisin éclate et commence à tomber sur pied », appuie-t-on au château du Grand Bos, 18 hectares entre Castres-Gironde et Portets, où Lou Rochet a lancé les vendanges au début de la dernière semaine de septembre.
Pour révéler les qualités de ce millésime, « il faudra être très technique dans les chais, prédit Bérengère Quellien, mais cela fera sûrement de très beaux vins, plus flatteurs. » « Nous avons la maturité et l’équilibre que l’on voulait, se réjouit-on au château Villa Bel Air, où l’on attend le « même profil que pour le millésime 2018, avec une petite surprise ».