Moins de vingt-quatre heures après la promulgation de la nouvelle proposition de classement de Saint-Emilion, le Château Croque-Michotte faisait connaître son intention de contester le classement, ce qui a été officiellement confirmé hier. Face à ces menaces, Jean-Louis Buër, directeur de l’INAO, défend le travail accompli.

Hier en conférence de presse, comme il nous l’avait annoncé dès vendredi sur ce site, Pierre Carle, co-propriétaire et gérant du Château Croque-Michotte, a confirmé sa volonté de contester la proposition du classement de Saint-Emilion, rendue publique jeudi dernier. Du côté de la cité classée à l’Unesco, la satisfaction provoquée par ce classement “événement” (deux nouveaux Premiers Grands Crus Classés A, de beaux promus parmi les Premiers et les Grands Crus Classés, un coup de chapeau donné à l’effort qualitatif général de l’appellation) aura été de courte durée : déjà revient planer le spectre d’une annulation, qui s’avèrerait aussi – voire plus – dommageable que celle de 2006.

Pierre Carle intime le Conseil des Vins de Saint-Emilion et l’INAO (Institut national de l’origine et de la qualité) de revoir leur copie – comprendre, de réintégrer Croque-Michotte parmi les Grands Crus Classés, dont il faisait partie jusqu’en 1996, mais aussi de réviser leur position sur les châteaux Corbin-Michotte et La Tour du Pin Figeac. “Parce que le classement a été lancé dans la précipitation et qu’il n’est pas fiable, ni sur le plan juridique, ni sur le plan technique”, a-t-il déclaré hier devant la presse (source Sud-Ouest). Au passage, il a dressé la liste des vices de procédure dont la commission responsable du classement se serait rendue coupable, dénonçant en filigrane un acharnement et une injustice envers sa propriété : “Devant tant d’incohérence, tout nous amène à penser que l’on veut nous faire payer l’annulation du précédent classement”.

Calmer les esprits

Alors, ce nouveau classement de Saint-Emilion, qui était tant attendu après l’interminable polémique du précédent, est-il vraiment menacé ? Du côté de l’INAO, on essaie de calmer les esprits : “J’observe que cette réaction est arrivée après les résultats, il aurait été appréciable qu’elle arrive avant, avance Jean-Louis Buër, directeur de l’institution. La procédure a été travaillée avec l’ODG, a été validée par la commission de l’INAO et par le ministre, elle a été publiée au Journal Officiel… Les règles ont été unanimement connues, et c’est sur cette base que le classement a été échafaudé”. L’INAO réfute donc l’idée que le propriétaire du Château Croque-Michotte “tombe des nues” en découvrant ce classement.

“Au niveau de l’INAO et avec l’ODG, nous avons le sentiment d’avoir mis en place des critères objectifs, sur les dégustations, le foncier, la notoriété, poursuit Jean-Louis Buër. Nous avons eu recours à deux organismes tiers pour les évaluations, selon une méthodologie éprouvée et avec le respect de la contradiction : les châteaux qui ont reçu un courrier cet été pouvaient rencontrer la commission du classement pour être entendus sur différents points, certains ont vu leur note réévaluée. Tous les éléments ont été portés par écrit à la connaissance des candidats, la commission a donné sa chance à chacun, et j’insiste, le Château Croque-Michotte a été traité comme tous les autres candidats, sans traitement particulier. D’ailleurs je ne vois pas pourquoi il y en aurait eu un…”

Un classement à toute épreuve ?

Les organisateurs de ce classement rejettent donc les accusations d’acharnement avancées par Pierre Carle. “Quand Monsieur Carle indique que cela fait trois fois qu’il est exclu du classement, je le regrette, mais je souligne qu’en 1996, 2006 et 2012, ce n’étaient pas les mêmes équipes de l’INAO, les mêmes commissions, les mêmes hommes et femmes, les mêmes procédures. Il n’y a pas de “mémoire négative” au sein de l’INAO, nous n’avons rien contre tel ou tel candidat !”

Ce classement est-il pour autant indéboulonnable ? Sur ce point, Jean-Louis Buër se veut prudent : “nous sommes dans un état de droit, chacun est libre le moment venu d’exercer ses droits devant les tribunaux. Et dans chaque procédure de ce type, on peut toujours chercher des points litigieux. Si le Château Croque-Michotte va au bout de ses intentions, ce sera réglé devant un tribunal ! Quant à la solidité de ce classement, cela dépendra de l’appréciation du juge…”

Réponses

Mais le directeur l’INAO se veut tout de même confiant : “si cette contestation se confirme, je crois sincèrement que nous avons de bonnes réponses à apporter. Au-delà du niveau de précaution que nous avons pris, nous sommes allés très loin sur les méthodologies, les critères objectifs, le recours à des organismes extérieurs, l’approche transversale des propriétés, l’égalité de traitement entre les candidats, l’information et l’aide qui leur était prodiguée sur les points à améliorer, à préciser”.

Au final, Jean-Louis Buër déplore surtout que cette nouvelle polémique prenne le pas sur tout le travail accompli. “Tout cela passe sous silence que ce classement est très dynamisant pour toute l’appellation. Du reste il a le mérite d’être ouvert, tous les dix ans il est remis à plat et chacun a de nouveau sa chance, pourvu qu’il ait bien travaillé. Ce n’est pas banal, cela implique des procédures lourdes, coûteuses. Il est donc regrettable d’en arriver là”. A demi-mot, Jean-Louis Buër craint qu’une nouvelle annulation remettrait gravement en question la notion même de classement à Saint-Emilion… “Je ne suis ni optimiste ni pessimiste, conclut-il. J’ai tendance à penser qu’il vaut mieux se projeter sur le futur plutôt que de déplorer les choses passées”. Du côté de Saint-Emilion, on annonce que Pierre Carle doit rencontrer très prochainement Jean-François Quenin, président du Conseil des Vins. En simple qualité d’adhérent…

Mathieu Doumenge