(Photo archives AFP)
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Si vous ne savez pas comment mettre de l’ambiance lors d’un dîner ou d’une réunion machine-à-café matinale, tout en évitant de parler politique ou religion, le Beaujolais Nouveau offre un sujet aussi frais qu’éculé, mais dont la verve qu’il est susceptible de déclencher rend encore plus savoureux.

Qui des passéistes, regrettant dans un soupir cette grande époque du Nouveau, qui des modernistes radicaux, déplorant son existence même, qui des plus modérés mais néanmoins bienveillants, ne se déclarant d’aucune chapelle mais avouant, parfois dans un murmure un peu gêné, trouver le Beaujolais Nouveau « bien sympa quand même ».

Tout est (toujours) une question de point de vue, la majorité d’entre eux étant relativement irréconciliables sur le fond. Mais sur la forme, le Beaujolais Nouveau met KO la plupart des combattants : soit par l’esprit festif qui vous gagne si vous arpentez les bars et bistrots qui l’intronisent chaque troisième jeudi de novembre, soit par les quantités ingérées ledit soir, car oui… le Beaujolais Nouveau, c’est « quand même bien bon », et en plus, « ça passe tout seul », mais pas que.

Avis donc à celles et ceux qui, par ascendance suisse ou par une approche purement tournée vers le plaisir, ne souhaite pas s’immiscer dans des querelles de comptoir sur le bien-fondé de l’existence et de la pérennité du Beaujolais Nouveau, mais conserver une neutralité aussi bienveillante que festive pour profiter au mieux de cet événement devenu international, et surtout de la qualité de ces vins si on les déguste à l’aune de ce qu’ils sont : des primeurs.

Avantage n°1 : en novembre, il fait moche, et la seule fête (rigolote) du calendrier, c’est l’arrivée du Beaujolais Nouveau.
A l’image des Japonais, et de l’humanité toute entière depuis des lustres, fêter le temps qui passe au travers de rituels conviviaux est plutôt une bonne idée. Quelques semaines après la Toussaint, se rappeler qu’on est bien vivants autour de l’arrivée d’un vin nouveau présente bien des avantages : au-delà de garder son moral à un niveau bien tempéré, cela donne aussi un avant-goût du millésime tout juste vendangé.

Avantage n°2 : renouer avec l’histoire et le terroir
Historiquement, l’histoire du primeur se rapporte, comme bien souvent, à des considérations d’ordre conservatoires.
Les techniques de vinification n’étant jusqu’au 20è siècle pas toujours aussi abouties qu’aujourd’hui, les vins étaient consommés jeunes en raison de leur instabilité : soit dès l’automne, soit au printemps (pour fêter le renouveau de la nature, encore une histoire parallèle de temps qui passe). L’expression subsiste d’ailleurs encore aujourd’hui lorsque l’on évoque les « mises de printemps », notamment dans le Beaujolais.
Le 19è siècle voit naître en son sein les prémices de l’ère industrielle, et donc de la société de consommation, et la demande de vin se fait grandissante : les bistrotiers ont pris l’habitude d’acheter les vins « sous le pressoir », c’est-à-dire dès que la production est disponible.
L’insoutenable besoin de légèreté de l’après-guerre génère un appel d’air supplémentaire du côté de la consommation de vin et de l’envie de festoyer, et un bistrotier parisien affiche un jour devant son établissement que le Beaujolais Nouveau est arrivé : voilà comment la capitale a accouché d’une dénomination viscéralement liée à la région beaujolaise.
S’ensuivirent, à partir des années 50, des années de fête, d’abord à l’échelle nationale, fédérant le grand public comme la crème de la scène gastronomique, puis à l’échelle internationale ; les Japonais étant devenus les premiers consommateurs. L’amour du Beaujolais Nouveau n’a pas de limites pour certains, surtout chez nos extravagants cousins d’outre-manche : John Patterson, le fondateur de la visionnaire « Dateline » (soit une société mettant en relation les femmes et les hommes sur la base de caractères communs, en vue de trouver l’Elu(e), mais au tout début des années 70…), remporte un concours lancé par un journaliste du Sunday Times, dont l’objectif est d’être le premier à lui rapporter une caisse de Nouveau dès sa mise en vente. Patterson se met aux manettes de son petit avion et fait l’aller-retour Londres-Mâcon dans la nuit, remportant ainsi le concours deux fois d’affilée, en 1974 et 1975.
Économiquement, le Beaujolais Nouveau fut salvateur à une époque où il en a eu besoin.
Mais, là où le filon se fraye, vient parfois se gangréner la facilité et la tendance aux innovations pour le moins curieuses, mais aussi l’envie de calomnier le succès, et les années fastes se transformèrent, du moins en France, en années un tantinet funestes. Scandale du goût de banane, désamour de certains qui se sont hissés en prédicateurs du bon goût (se reconnaissant globalement à leur dévotion à des nectars autrement plus nobles, comme par exemple ceux révélant les arômes briochés de la royale Côte-de-Beaune, et ne pouvant tolérer dans leur palette de plaisir des choses peut-être un peu plus vulgaires, au sens propre), lassitude des consommateurs pour ce Nouveau qui ne l’était plus tant que ça… depuis, le petit Nouveau a entamé son chemin de croix. L’histoire ne dit pas encore si la résurrection est en haut de la colline.

Avantage n°3 : saluer le travail de vignerons talentueux
Conscients de ces dérives, des vignerons de tout le Beaujolais se sont retroussés les manches, désireux de redonner une identité à la fois fidèle à ses racines, mais aussi plus modernes et d’une qualité pouvant redorer le blason des infortunés Nouveaux des deux dernières décennies.
Comme le rappelle Gilles Gelin, vigneron à Fleurie au domaine des Nugues, le Nouveau est, avant tout, du vin (uniquement issu des appellations Beaujolais et Beaujolais Villages, et majoritairement vinifiés selon la technique de la macération semi-carbonique). “Il y a eu de vrais efforts dans le vignoble et on est l’un de ceux qui ont le plus remonté la qualité moyenne des vins au cours des 10 dernières années”.
Et vinifier le primeur est plus compliqué qu’il n’y paraît : pour vinifier en si peu de temps, le vigneron doit avoir l’œil rivé sur ses cuves : « Si vous décuvez trop tôt ou trop tard, il n’y a pas d’élevage derrière pour corriger. C’est pour ça qu’il a été autant saccagé », précise Fabien Chasselay, du domaine Chasselay situé à Châtillon d’Azergues.
Gilles Gelin ajoute que “faire un vin fruité, c’est facile. Faire un vin structuré c’est facile. Mais arriver à marier gourmandise et un peu de matière, c’est plus difficile”. Ne rien rater, trouver le bon rythme et savoir prendre des décisions rapides : tel est l’enjeu du Nouveau.
“Il y a quelques années, nous étions partis sur des vins un petit peu trop techniques, trop sur l’acidité et avec un manque de matière”, précise-t-il, “ce qui ne correspondait plus forcément à ce que les consommateurs avaient envie de boire”.
Les vignerons ont donc fait attention non seulement à retravailler les vins avec autant de soins que les vins qu’ils peuvent produire dans les crus, mais également à s’adapter à la demande des consommateurs et à leurs goûts évolutifs.
Puissent les a priori et les esprits continuer à évoluer eux aussi, et que le Nouveau continue à briller par son caractère festif, sans que la constellation des vins issus des crus n’en souffre, par pur amalgame régional.