« Béatitude » : tel est le mot employé par Hubert de Boüard pour qualifier son ressenti à l’annonce du nouveau classement de Saint-Emilion, qui a propulsé son Château Angélus parmi les Premiers Grands Crus Classés A. Rencontre avec un conquérant habité.

Hubert de Boüard, le verdict est enfin tombé : Château Angélus passe Premier Grand Cru Classé A. Quelle est votre réaction ?
Ce sont des moments suffisamment rares pour être pleinement savourés. On ressent une forme de béatitude, mais nous n’en restons pas moins avec les pieds sur terre. Nous en sommes (avec mes enfants) à la huitième génération ici, nous connaissons donc la valeur des choses. Nous sommes fiers et heureux bien sûr, mais nous restons avant tout des passionnés qui s’investissent totalement dans leur métier.

Considérez-vous ce classement comme un accomplissement ?
Un accomplissement, non ! Une reconnaissance ? Oui. La reconnaissance d’un travail d’excellence effectué à Angélus depuis trente ans. Cette excellence est liée à un chef d’orchestre, mais aussi à toute une équipe : chef de culture, œnologue, avec lesquels je travaille depuis longtemps, et surtout ma famille. Tout cela ne peut être réalisé sans une totale confiance les uns dans les autres, et sans beaucoup d’exigence. J’ai beaucoup bossé, avec mon équipe, pour en arriver là, quitte à être dur, obstiné. Mais la ténacité et la consistance sont récompensées.

Est-ce que le plus dur commence maintenant ?
Je vais vous raconter quelque chose. Il y a seize ans exactement, le 6 septembre 1996, nous apprenions qu’Angélus devenait Premier Grand Cru Classé B. J’avais alors réuni mes équipes pour leur dire « ça commence, on va être encore plus attendu, il faut continuer d’avancer, d’aller plus haut, sans s’arrêter ». C’est ce que je compte leur dire aujourd’hui, lorsque je vais les réunir à midi pour fêter la bonne nouvelle. La question que l’on doit se poser c’est : comment faire toujours mieux ? Nous entrons désormais parmi les dix ou douze crus qui font la légende de Bordeaux. Vis-à-vis de Bordeaux et du monde, cela nous oblige : nous ne devons jamais décevoir, toujours faire rêver les consommateurs du monde entier, et perpétuer la magie de Bordeaux.

Entrer dans la légende, est-ce que cela signifie augmenter les prix ?
Pour l’instant nous savourons, nous ne nous sommes pas vraiment posé la question, mais elle est forcément dans un coin de notre tête. Vous savez, le marché avait déjà anticipé ce classement, et nous avions déjà une certaine position en termes de prix. Alors il est possible qu’il y ait une évolution par rapport à une demande, à une image, mais ce n’est pas notre première préoccupation aujourd’hui. Je ne suis pas philanthrope, mais je tiens à ce qu’Angélus continue d’être accessible aux consommateurs. Angélus est un vin qui est bu, peu sujet aux fortes spéculations et aux enchères, et nous tenons à ce que cela continue. J’ai trop de respect pour nos consommateurs, et je tiens d’ailleurs à leur rendre aussi hommage.

Déjà certaines voix s’élèvent pour dire que ce classement 2012 est « trop consensuel ». Qu’en pensez-vous ?
Je préfère laisser dire les choses et ne pas me tourner vers le caniveau. Trop consensuel ? Le classement révisé de 1969 comptait 84 crus classés, celui de 2012 en compte 82. On ne peut donc pas dire qu’il y a une fuite en avant ou que ce classement soit trop mou… Il salue avant tout l’énorme effort qualitatif qu’il y a eu à Saint-Emilion depuis quelques années. Grâce à des figures fortes et dynamiques comme Jean-Luc Thunevin, Stephan von Neipperg, Bernard Magrez, je pense aussi à Barde-Haut… Quand les gens travaillent bien, pourquoi les barrer au prétexte que cela ferait « consensuel » ?

Propos recueillis par Mathieu Doumenge
Photo Alain Benoît (Deepix) pour Terre de Vins