Gonzague et son épouse Claire Lurton, respectivement propriétaires de Durfort Vivens (2ème cru classé de Margaux), de Ferrière (3ème cru classé de Margaux) et de Haut Bages Libéral (5ème cru classé de Pauillac) ne se satisfaisaient pas de gérer chacun de leur côté leur bien. Il leur fallait « un projet commun ».

Après avoir visité l’Argentine et le Chili, puis éliminé l’hémisphère sud, leur choix se porte en 2011 sur un vignoble Californien de 10 ha de la Vallée de Sonoma, situé dans l’American Viticultural Area (AVA) de Chalk Hill. Après cinq vinifications à la propriété, quel bilan font-ils de leur challenge ?

Un challenge à risques

Julien Clerc, en 1969, chantait La Californie : « La Californie est une frontière entre mer, terre, le désert et la vie ». C’est bien là que le rêve s’est réalisé, et ces paroles illustrent le point d’équilibre qu’il leur a fallu trouver pour réussir ce défi commun, un peu fou, dont ils n’avaient pas besoin économiquement, mais qui leur apparaissait certainement utile. Sans doute que Claire et Gonzague savent mieux, grâce à ce projet partagé, ce qui les différencie et ce qui les rassemble. Un pas de deux formidable qui les aura jetés en avant, pour se dépasser et se découvrir.

Même si l’achat s’est fait après la crise de 2008, au moment où « des propriétés étaient sur le marché », ce rêve partagé « de grand vin » présentait des risques. Claire précise vite que « les coûts sont supérieurs à ceux du bordelais car le rendement des vins californiens reste bas (30hl/ha), les pentes sont un handicap à la conduite de la vigne, et l’irrigation coute cher ». En outre « une partie de la vigne d’Acaibo, bien que planté en 1998, a dû être arrachée au profit du cabernet sauvignon plus adapté ». Et surtout, il n’y avait pas d’installations techniques, ce qui a nécessité un investissement lourd. L’absence de chai conduira Gonzague et Claire à confier leur première vinification 2012 à une « cave service » où « vous louez les installations certes modernes mais pour lesquelles vous perdez la main quant à leur utilisation ». La vinification « vous échappe un peu puisque vous vous en remettez à un maître de chai qui doit composer avec d’autres clients qui veulent eux-aussi bénéficier de ces installations au même moment ». Enfin, la législation californienne, assez sévère, et le prix de l’acre désormais élevé ne facilitent pas la création de nouveaux vignobles. Pas d’extension possible donc. Mais la chance de Gonzague et Claire aura été d’avoir une propriété déjà plantée, ce qui a autorisé un arrachage, puis une replantation.

Claire et Gonzague ont dû observer et comprendre les méthodes de conduite de la vigne et de vinification. Une phase de diagnostic utile avant d’appliquer leurs conclusions à leur nouvelle propriété. L’irrigation a, par exemple, fait l’objet d’une étude particulière. Les modes de culture sont toujours adaptés aux exigences du climat californien tout en optimisant la consommation d’eau. « Aux USA, ils irriguent tout le temps ! » nous dit Claire. « On a travaillé avec une société qui nous a installé dans les pieds de vigne des capteurs pour détecter les besoins en eau de la vigne. On a ainsi réduit de plus de 2/3 le volume d’eau consommée pour l’irrigation ». Juste ce qu’il faut pour déclencher la maturation des raisins.

Une technicité au service de la finesse et de l’équilibre

Les vins d’Acaibo , bien que séduisants dans leur jeunesse, offrent un bon potentiel de garde.
Pour le 2013, la critique salue ce vin avec des notes comprises entre 90 et 93. Au nez, des notes de cassis et de fruits rouges. Une bouche un peu minérale apportée par le sol volcanique. De la fraicheur car « nous ne recherchons pas de sur-maturité ».

2014 est une année charnière : le premier vin bio, vinifié entièrement à Acaibo. Un nez rond séduisant de graphite, cassis, chocolat, très agréable. Des tannins assez fins mais soyeux qui soutiennent une bouche pleine toute en longueur, sans faiblesse, avec une trame plus californienne. Un modèle d’équilibre. Un vin qui a du potentiel de garde tout en étant déjà séduisant.

Sur ces deux vins, le « travail sur la qualité tanique » est maîtrisé car la rondeur et l’équilibre sont là. Des tannins aux grains souvent fins, atypiques pour un vin californien et qui participent à ce bon compromis entre élégance, puissance et séduction. « Nous avons été pionniers dans la recherche de l’équilibre et de la finesse » se plait à dire Claire. Une signature bordelaise, voire médocaine, appliquée au terroir californien où la proportion de cabernet est forte mais un terroir pour lequel Claire et Gonzague veillent à respecter son identité. Cette signature bordelaise est certes la traduction d’une certaine technicité mais elle est avant tout l’expression d’une sensibilité. « Les vins californiens sont surtout techniques et, en ce qui nous concerne, nous nous attachons à intégrer une part de notre sensibilité dans notre manière de vinifier ».

A qui sont destinés ces vins ? « Le palais des Américains a heureusement évolué. On cherche à distribuer notre vin dans la restauration ou les petites boutiques, là où il y a du conseil. Notre vin est un vin de repas et notre clientèle sait faire cette alliance. Il est apprécié par des gens qui aiment le french style ». C’est pour cela aussi que « les sommeliers recherchent notre vin ». Claire, dont le palais est pourtant profondément bordelais, ajoute qu’une fois qu’on a bu les vins californiens « il est difficile de revenir sur des Bordeaux qui sont un peu plus austères », et réputés moins faciles d’accès. « La Californie commence à être à la mode ». Et lorsqu’on interroge Claire sur les notes de dégustations obtenues, elle nous dit modestement que « Acaibo commence à être repéré par les notateurs ». En réalité, c’est un vin très bien noté, depuis le début.

Quel bilan tirer ?

Ce challenge difficile en Californie est une réussite pour Claire et Gonzague. L’envie de faire l’aura emporté sur les risques. Mais, pour Claire, ce projet lui aura révélé une autre vision de la succession, une succession qui est souvent une préoccupation pour les propriétaires de grands châteaux viticoles. « L’Américain est dans la réalisation, pas dans la transmission. Cela me choquait au début, mais finalement je me dis que ce n’est pas si mal. ». « Vivre avec un héritage, ce n’est pas simple. Cela a été un gros poids car on a moins droit à l’erreur. Je suis beaucoup plus légère avec ce que nous avons acheté nous-mêmes ».

Acaibo veut dire « trois poissons », ceux-là même qu’on trouve sur l’étiquette des vins d’Acaïbo, et qui peuvent rappeler le logo de la ville Bordeaux. Claire et Gonzague aime ce chiffre trois sans doute parce qu’il trace leur destinée : trois propriétés bordelaises classées, trois enfants, trois cépages. Sous cette destinée, il y a aussi Claire, Gonzague et Acaïbo : un esprit de réussite flotte sur le couple.

Ci-dessous : Pauline et Claire Lurton.