Il y a une douzaine d’années, Antoine Médeville rejoignait les œnologues Edouard Massie et Henri Boyer dans le cadre de l’ouverture du laboratoire de Pauillac. Aujourd’hui la structure Oenoconseil « vinifie » 15% des volumes de vins bordelais, compte trois sites (Preignac, Pauillac, Beychac et Caillau) avec un nouvel associé (Arnaud Chambolle), une quinzaine de salariés et quelque 400 clients (analyse, conseil…)

Les trois premiers fondateurs d’Oenoconseil sont aussi propriétaires du Château Fleur La Mothe, un Cru Bourgeois qui compte 13 hectares sur la commune de Saint-Yzans-du-Médoc. Principalement basé dans le Médoc, Antoine Médeville porte un regard aiguisé sur cette région où il suit 150 propriétés dont les châteaux Haut-Marbuzet, Desmirail, Paloumey, Fonréaud pour ne citer qu’eux. A quelques semaines des Primeurs, il confie à Terre de Vins ses impressions sur la qualité du millésime 2018 et sur le marché.

Pourrait-on qualifier l’histoire du millésime 2018 par Guerre et Paix, tellement les vignerons ont craint le pire pour avoir le meilleur au final ?
C’est tout à fait ça. Comme souvent dans les grands millésimes, il y a de grandes frayeurs. Ce fut un millésime compliqué à amener à son terme. La pression du mildiou fut très forte. C’est une réalité. Il y a des propriétaires qui ont eu des rendements très faibles et d’autres qui s’en sortent mieux. Il a fallu être très vigilant. Nous avons été très présents auprès d’eux. C’est notre caractéristique d’être très présents sur le terrain. Cette année la lutte prophylactique avec notamment des effeuillages très tôt a mobilisé du monde. Il y a eu deux grandes attaques où tout le monde était sur le pont, ce fut à la fin du mois de mai et à la mi-juillet. Enfin, nous devons adapter notre travail en fonction de la pratique du vigneron, notamment en agriculture biologique où ce fut plus compliqué. Mais on va retenir l’aboutissement avec des vins superbes.

Pour s’en tenir au Médoc, comment décrivez vous la qualité des vins sur ce millésime ?
Il faut dire qu’après toute cette pression du mildiou, on a eu une météorologie très favorable pour ne pas dire exceptionnelle. Un peu de pluie mais pas trop, la vigne a souffert ce qui donne des raisins de qualité et la véraison précoce est un indicateur à mon sens d’un très bon millésime. La véraison a été rapide et uniforme. Ce qui est aussi intéressant sur le 2018, c’est que la qualité est relativement homogène sur l’ensemble du Médoc. En 2015 par exemple, il y a eu des disparités. Là, comme en 2016 d’ailleurs, c’est joli du sud au nord. Car comme la météorologie a été très belle en fin de saison, les terroirs les plus tardifs n’ont pas souffert. Si c’est meilleur à un endroit, ce ne sera pas du fait de la météo mais du terroir ou du vinificateur. Et d’ailleurs, on tient beaucoup à respecter les identités de chacun, on n’applique pas une recette, on s’adapte. Au final, on a des vins avec un superbe touché, de la structure, il y a du volume et de la tenue. Il y a de très beaux équilibres, c’est supérieur à 2015.

A quelques mois des primeurs, quel est votre ressenti à l’endroit du marché des crus de bordeaux ?
Il faut être franc, on est dans le flou, ça s’annonce compliqué. Les ventes sont au point mort. C’est très frileux sur la Place de Bordeaux, il ne se passe pas grand chose. La vente en direct, que ce soit aux particuliers ou aux cavistes, ça fonctionne encore mais avec la Place de Bordeaux, ce n’est pas la même chose. Même les meilleurs négociants reconnaissent que c’est très calme. Nos clients qui passent l’intégralité de leurs vins par la Place sont inquiets. La qualité du millésime ne fait pas tout, la conjoncture n’est pas au beau fixe, on manque de visibilité à l’approche des Primeurs.

Sur le millésime en vente, Terre de Vins recommande quelques pépites suivies par le laboratoire Oenoconseil.

Clos Manou Médoc 2016
Françoise et Stéphane Dief ont déterminé un assemblage avec une proportion significative de petit verdot (9%) – 50% de cabernet sauvignon, 36% de merlot et 5% de cabernet franc. Le nez a une grande personnalité qui annonce une superbe acidité. La bouche confirme un très bel équilibre et des notes profondes de fruits noirs. C’est explosif, éclatant et la matière promet un potentiel de garde certain.

Château Fleur La Mothe Médoc 2016
C’est la propriété du labo. Le nez est très complexe avec un marqueur, en l’occurrence le cabernet sauvignon. L’attaque donne une sensation de dilution ce qui offre une belle buvabilité à ce vin dans sa jeunesse. L’élevage est très discret, ce n’est pas une bête de concours mais un assemblage sur l’élégance et la quête de plaisir.

Château Moulin de Blanchon Haut Médoc 2016
Sa couleur pourpre annonce du volume et de la matière. Dès le nez, la grosse cerise noire est en place. L’attaque confirme cette explosion de fruits noirs pour une finale légèrement vanillée qui rappelle l’élevage.

Insula Amphora Médoc 2016
C’est une micro cuvée élevée en amphores. Le nez est rond, charmeur. La bouche est sur le volume, sur la pureté avec une purée de fruits sur le cassis et la fraise pour une finale assez courte mais suave.

Château Saransot-Dupré Listrac-Médoc 2016
Cette propriété – qui fait aussi un excellent blanc – a misé sur la fraîcheur pour ce 2016. L’attaque procure beaucoup de plaisir avec un bouquet de fruits rouges très élégant. La bouche est pleine et sans trace d’élevage. On travaille sur le fruit et sur le touché tannique.

Château Fonréaud Listrac-Médoc 2016
C’est une vedette de Listrac également connue pour son vin blanc. Sur 2016, Fonréaud délivre un nez affriolant et très profond sur la noblesse des grands cabernets sauvignons sur de superbes millésimes. En bouche, les tannins sont déjà fondus, c’est une boule de fruits qui tapisse le palais. C’est un Listrac marqué Saint-Julien, une leçon d’équilibre.

Château Tronquoy-Lalande Saint-Estèphe 2016
Ce petit bijou de Saint-Estèphe ne pouvait que répondre présent sur ce millésime exceptionnel, autant exceptionnel que le terroir de ce Château. Le nez est racé et nous emporte sur la groseille et la framboise écrasées dans toute leur noblesse. En bouche, c’est un vin encore serré par son caractère tannique unique. C’est déjà agréable mais dans 10, 20 ans, ce sera sublime.

Château Haut-Marbuzet Saint-Estèphe 2016
Le nez est très délicat où le mariage du vin et du bois est assumé et réussi comme nulle part ailleurs. En bouche la sensation de volume s’impose dès l’attaque pour une grande longueur même si ce vin est encore un bébé. Les notes terreuses et épicées nous rappellent où nous sommes : à Saint-Estèphe.

Château Lascombes Margaux 2016
A l’œil comme au nez, une grande puissance se dégage de ce Grand Cru Classé 1855 de Margaux. Les fruits rouges sont portés par une magnifique acidité, condition d’un grand potentiel de garde. L’attaque est très généreuse, jonglant entre la noblesse du cassis et des notes vanillées. La finale est déjà onctueuse.