Dans un contexte de petite récolte mais de vignoble très sain, la Champagne s’attend à des vendanges précoces d’une dizaine de jours. Les indicateurs sont au vert et le moral au beau fixe pour une année qui avait pourtant mal démarré avec les gels d’avril. Les décisions interprofessionnelles de la récolte confirment cet optimisme prudent.

« Notre esprit se lassera plutôt d’imaginer que la Nature de concevoir », rappelle le philosophe Pascal, soulignant combien le métier viticole, quel que soit son niveau d’avancée technologique, reste soumis aux aléas climatiques et à la volonté imprévisible de la Nature.
Les gels d’avril 2017, qui ont touché tous les vignobles de France dont un tiers des surfaces champenoises rappellent autant ce caractère implacable et imprévisible qu’il a laissé peu à peu place à un optimisme prudent au fur et à mesure de l’année culturale ! Reste à présent la dernière ligne droite, la période estivale et août, un mois de tous les possibles.
Mais le vignoble déroule un tapis si vert et les petits raisins sont déjà si développés que les vignerons ont le sourire. En ces temps souvent plus marqués par le pessimisme et les mauvaises nouvelles, ne boudons pas notre plaisir d’une parenthèse d’optimisme.

Jamais aussi peu de traitements

Le printemps extrêmement chaud et favorable qui a suivi les épisodes de gel d’avril a en effet permis à la vigne de reprendre rapidement le dessus et d’enchaîner les stades physiologiques à grande vitesse. Miracle de la nature ! Les bourgeons dormants (situés à l’aisselle des bourgeons principaux et restant généralement en latence) sont entrés en action, développant des feuilles, des rameaux, des vrilles et même des raisins – y compris sur les chardonnays dont ces contre-bourgeons sont pourtant réputés non-fructifères. Les premières estimations du réseau champenois MATU de suivi de la maturation, situent le rendement agronomique entre 10 et 11 000 kg/ha. Rien de pléthorique, mais un petit miracle compte-tenu des craintes ayant suivi les gelées d’avril.

Ci-dessous : Sur sa parcelle Les Crayons, sévèrement touchée en avril, le vigneron Benoît Tarlant a eu l’heureuse surprise de voir ses chardonnays bien repartir et même porter de petites grappes.

La climatologie particulièrement favorable de mai à fin juillet – ensoleillement optimal, chaleur, pas de stress hydrique – permet au vignoble d’avoir une bonne dizaine de jours d’avance par rapport à la moyenne décennale. Les premiers coups de sécateur pourraient retentir dans les derniers jours d’août, ce qui en ferait une des 5 récoltes les plus précoces dans l’histoire de la Champagne. Et les récoltes précoces, on le sait, sont souvent qualitatives par la sérénité de choix qu’elles offrent aux vignerons avant l’arrivée des pluies automnales. Il faudra en revanche faire attention aux circuits de cueillette face à une maturité qui s’annonce à plusieurs vitesses.

Un bienfait ne venant jamais seul, le vignoble présente un visage extrêmement sain malgré un nombre de traitements historiquement bas. Vigneron à Cuisles dans la vallée de la Marne, Cédric Moussé ne cache pas son satisfecit en affichant un Indice de Fréquence de Traitements (indicateur européen combinant le nombre de traitements et la dose de matière active utilisée) à 2,3… pratiquement rien ! « Le réchauffement climatique a certains effets positifs sur la production viticole champenoise », reconnaît Maxime Toubart, président du syndicat général des vignerons, ajoutant, fin politique, « les vignerons champenois démontrent leur sagesse et leur engagement environnemental dès que l’année le permet ».

10 800 kg par hectare dont 500 issus de la réserve

C’est dans ce contexte que vignerons et maisons de Champagne se sont accordés vendredi dernier sur un rendement commercialisable de 10 800 kg dont 500 kg sortis de la réserve Champagne. Explication de texte : la Champagne détermine son rendement de manière annuelle en tenant compte, d’une part, du potentiel agronomique dans les vignes, d’autre part, du niveau des stocks et des prévisions de ventes à 4 ans. Application par Jean-Marie Barrillère, président de l’Union des maisons de Champagne : 1,2 milliard de bouteilles en stock d’élevage, des prévisions de vente en croissance modérée de 310-320 millions de bouteilles/an, et un « arbitrage politique » à la fois positif et prudent en volume, et plus ambitieux en valeur.

Dernier point de l’explication de texte : la réserve, volume de récolte bloqué et stocké. Il permet aux vignerons de faire face en cas d’aléa climatique et de manque de récolte (comme ce fut le cas l’année dernière et comme ce sera à nouveau le cas cette année pour les vignerons les plus gelés). « Cette réserve est le meilleur mécanisme assuranciel qui existe ; il permet de ne pas perdre ses marchés et de lisser dans le temps les revenus d’un vigneron touché par le gel», reprend Jean-Marie Barillère. Ainsi, cette année, les vignerons les moins chanceux pourront à nouveau puiser dans ce qui reste de leur stock, tandis que les autres reconstitueront ce bas de laine.

Ci-dessous : Vendredi dernier, Jean-Marie Barillère (gauche) président de l’Union des maisons de Champagne et Maxime Toubart, président du Syndicat général des vignerons, se sont accordés sur « un compromis entre l’optimisme et la prudence ».