(photos F. Hermine)
(photos F. Hermine)

Les rouges s’annoncent de belle profondeur aux tanins soyeux, les blancs aromatiques et digestes : 2018 a de quoi réjouir les vignerons de la vallée du Rhône septentrionale même s’ils ont dû jongler entre les pluies printanières et l’été caniculaire. Quelques ressentis d’après vendanges.

Christine Vernay du Domaine Vernay
« En 2018, les vignerons du Rhône Nord sont heureux. C’est une année précoce comme 2017 mais avec des volumes sur les blancs et des maturités phénoliques arrivées plus vite avec de beaux équilibres. On ne peut pas nier que la situation a été difficile jusque début juin avec les pluies qui ont provoqué une forte pression du mildiou mais contenue grâce à nos coteaux toujours ventés et aérés. Les risques sont bien sûr plus forts en bio, d’où l’importance des traitements préventifs. Le beau temps sur la véraison et jusqu’aux vendanges était particulièrement agréable pour la cave comme pour les vendangeurs. C’est un millésime rêvé qui nous a permis de choisir le moment juste pour chaque parcelle sans avoir besoin d’arbitrage, ce qui arrive rarement. Mais les vendanges ont été très étalées et variables en fonction des parcelles. La palette aromatique des blancs est magnifique, les syrahs juteuses à la couleur profonde augurent aussi d’un beau millésime avec un léger manque d’acidité. Cela ne fera pas forcément des vins de très longue garde mais ils tiendront au moins 15 ans.

Yann Chave, domaine Yann Chave et co-président de l’appellation Crozes-Hermitage
« En mai-juin, le temps était détestable avec beaucoup d’eau et nous avons eu peur du mildiou mais finalement, il y a eu peu d’attaques, moins de 5% dans toute l’appellation. Après, c’était la canicule jusqu’en septembre. On a d’ailleurs jamais eu aussi chaud dans les vignes, jusqu’à 36-37°C. Cela a permis d’assainir le vignoble et les deux pluies de la première quinzaine d’août nous ont permis de tenir. On a des acidités moindres, beaucoup de tanins et des degrés alcooliques plus hauts. Mais on a vendangé tôt les blancs et la belle surprise sont les équilibres étonnants pour une année chaude. Sur les rouges, on est monté à 13,5-15° sur certaines cuves, ce qui n’était pas arrivé depuis que je vinifie (depuis plus de 20 ans) sauf en 2003. Les acidités sont basses mais pas catastrophiques avec des tanins soyeux et pas d’arômes brûlés comme en 2003. La grosse récolte a permis d’éviter les surconcentrations et de garder notre typicité sur le cassis, la groseille et les fruits frais avec une belle finesse de tanins même si cette année, on aura quand même un style sudiste. Finalement, la vigne, surtout quand elle n’est pas totalement désherbée, résiste bien aux chaleurs excessives, ce qui n’aurait pas été le cas il y à 10-15 ans ».

Jacques Grange, directeur technique Maison Delas et co-président de l’appellation Crozes-Hermitage
« La cueillette s’est déroulée du 28 août au 22 septembre sans discontinuer et sous un soleil de plomb. Les contrastes auront jalonné tout le cycle végétatif, depuis le débourrement, jusqu’aux vendanges. Après un début de cycle précoce, les pluies et les chaleurs de la fin du printemps ont engendré une forte pression des maladies cryptogamiques dans la vallée du Rhône mais la partie septentrionale a été en grande partie épargnée, une fois de plus grâce à un mistral bienvenu au mois de juin. L’homogénéité des maturités, sur toutes les appellations septentrionales, nous a contraints à cueillir tout à la fois, les Crozes-Hermitage mais aussi les Côte-Rôtie, les Saint Joseph et les Hermitage. Bien entendu, ce sont les viogniers sur Condrieu et les marsannes qui ont été prioritaires. Les parcelles de La Landonne en Côte Rôtie, et Les Bessards en Hermitage ont été cueillis le même jour (le 13 septembre) avec une très belle maturité et des degrés naturels voisins de 14°. Partout, les acidités sont faibles, sans constituer toutefois une préoccupation majeure. A l’occasion des premiers décuvages, la qualité de ce millésime 2018 est remarquable avec une trame tannique à la fois dense et veloutée et une belle sucrosité. »

Laurent Combier du Domaine Combier, Crozes-Hermitage
« Avec ces conditions humides du printemps, la vigne a poussé très vite: il a fallu être très réactif et assidu durant de longues journées de travail pour l’accompagner dans ces périodes extrêmes. Nous avons pu ainsi entrevoir l’été avec des vignes en pleine forme pour un millésime très précoce et qualitatif. La réaction des vignes du Clos des Grives à tous ces extrêmes a été impressionnante. Capables de s’auto-réguler tout au long de l’année, elles ont montré leur capacité à s’adapter très rapidement: un phénomène dont l’origine tient sans doute aux 50 années de travail dans le plus grand respect des sols, de son environnement et de son éco-système. Les blancs se montrent généreux et très homogènes au niveau aromatique. En rouge, les premiers jus donnent immédiatement une belle couleur violine et des arômes de syrah rhodanienne. Nous avons compris qu’il fallait aller vite pour rentrer ce millésime car le climat encore très chaud de septembre favorisait une rapide montée des degrés et de la maturité. Les vendanges se sont enchainées à un pas cadencé et en un temps record.Tout cela pour ne pas tomber dans les excès de la surmaturité. Les entonnages des premiers vins laissent déjà entrevoir un très grand millésime 2018 ».

Christelle Accosta, directrice technique et Clément Bartyschi, maitre de chai Maison Chapoutier
« On accumule les beaux millésimes depuis 2015 et 2018 sera très joli malgré un début de saison compliqué et intense à lutter contre la pression cryptogamique. Mais nous sommes passés à travers le mildiou, sauf quelques petits impacts sur Saint-Péray. Les réserves printanières ont permis de passer le cap d’un été chaud sans pluie et les quelques millimètres de mi-août ont évité le blocage des maturités avant un mois de septembre limite caniculaire. Nous avons commencé les ramassages fin août pour les blancs, ramassés un peu tôt pour préserver les acidités et les 10-15 mm de pluies du 10 septembre ont tout accéléré. Il a fallu ramasser tout très vite pour ne pas que les degrés montent, et les raisins étaient rentrés le 14 septembre en finissant par la Côte Rôtie. Il y a encore 5-10 ans, on terminait fin septembre-début octobre. Le principal est d’avoir évité des jus trop solaires comme 2003, 2005 ou 2015; c’était un millésime ou il fallait garder son sang-froid. »

« Aujourd’hui nous avons plus de recul sur les millésimes chauds pour éviter de faire des vins confiturés. 2018 sera plutôt un millésime de garde sur les rouges et donnera des blancs digestes sans surmaturité. Les parcelles en altitude de Cornas et Côte Rôtie vont donner des qualités exceptionnelles et de plus, homogènes, ce qui n’est pas toujours le cas contrairement à Hermitage toujours régulier. Saint Joseph devrait produire des vins de pleine maturité avec de jolis équilibres. Pour Crozes-Hermitage, il fallait savoir vendanger au bon moment surtout en plaine où les degrés sont vite montés après les pluies de septembre. Ce sera une belle année à syrah avec des vins épanouis aux jolis tanins soyeux et sans dureté ».