Les lobbies sont de sortie à Strasbourg et Bruxelles en vue de contrer une demande de transparence à l’endroit de l’étiquetage des vins bios. Décryptage.

Depuis 2012 en ce qui concerne l’élaboration des vins bio et depuis un an en rapport à l’étiquetage de ces vins issus de l’agriculture biologique, l’Union européenne, de la Commission au Parlement, réglemente en vue de répondre à une demande toujours plus croissante des consommateurs. Jusque-là, rien d’anormal, sauf que s’étripent sur l’autel du bio les vignerons et les industriels du vin quant à l’utilisation de levures additives. D’importants volumes de vins biologiques – pour le marché de la Grande Distribution par exemple – ont besoin de levures intrants, aussi bio soient-elles, pour accélérer le processus de fermentation et, accessoirement, lisser les goûts.

En cela, le député socialiste belge Marc Tarabella a proposé un amendement afin de préciser sur la contre-étiquette l’emploi – ou pas – de levures exogènes. Cet amendement tend à donner plus de transparence et différencier les vignerons qui n’utilisent que des levures indigènes et les gros faiseurs davantage interventionnistes pour gagner du temps – et de l’argent. Le consommateur de vin bio, souvent très soucieux de savoir ce qu’il boit, a le droit de savoir. Ça informe et ne mange pas de pain. Pourquoi le cacher ? Dans l’intérêt de qui ? D’autant que beaucoup de membres de l’Union européenne (Italie, Danemark, Suède, Pologne, Slovaquie…) ne voient pas d’inconvénients à cette clarification…

La course des levuriers

Et pourtant, cette révision de la directive rencontre quelques obstacles ! « Il y a un énorme lobbying de la part de la France et de l’Allemagne, qui empêche la Commission d’être plus ambitieuse sur l’étiquetage du vin bio, explique Olivier-Paul Morandini, membre d’un groupe de vignerons européens soucieux de cette transparence, le TOWA (Transparency Organic Wine Association). Et conjointement à ces États, on a au Parlement européen des députés qui bloquent, à commencer par le socialiste Eric Andrieu et surtout son assistant pro-levures intrants, Jacques Loyau. Quand on s’acharne avec autant de hargne pour ne pas voir s’établir une première stèle de transparence dans le vin bio, on se pose des questions, ça cache des intérêts… ». Serait-ce la course des levuriers !?
Tout en surfant sur le succès du vin bio, les industriels de la levure défendraient-ils leur business en caressant les politiques dans le sens du poil ? Aux manettes, à coups de courriers et de coups de téléphone, la COFALEC, la confédération des producteurs de levures… Pardi !

Mazette, y aurait-il du zèle dans les couloirs aseptisés de l’antre européenne ? Les ultra-libéraux phagocyteraient-ils la vague bio ? « Il n’y a pas assez de vignerons estampillés bio pour étancher la soif des amateurs, d’où l’intérêt d’une législation light pour produire du bio à la chaîne », concluait la semaine dernière un article du Canard Enchaîné (décrypté ici). Il est certain que le marché est prospère ; les tenants des gros volumes veulent leur part du gâteau. Pendant ce temps, le consommateur ne sait pas ce qu’il boit. Pire, beaucoup de vignerons européens bio ne veulent pas d’un label imprécis, sinon trompeur, qui ne valoriserait au final que les gros faiseurs.

Bruxelles, lobby et compagnie

Qu’est ce qu’en pense Eric Andrieu ? En déplacement, le député européen reste évasif : « Je vais vous avouer que je ne me rappelle pas avoir voté contre cet amendement et je n’ai pas le dossier sous les yeux. Ce que je peux vous dire, c’est que dans le produit final, il n’y a pas de trace de levures, voilà ce qui m’a été dit par l’INRA, les œnologues, etc., donc je ne vois pas l’intérêt », se défend le député européen, ajoutant qu’il ne subit aucune pression. « Je ne fais aucun lobbying, je ne connais pas la COFALEC, mon assistant peut-être. Mais j’ai compris qu’autour de ce Parlement, il faut se méfier des lobbies, tout n’est pas désintéressé ». A suivre…

Dans ce combat pour la transparence, l’association TOWA – lobby cette fois-ci des « petits bio » – souhaite aussi que soit indiqué le taux de sulfites et non simplement la mention « Contient des sulfites ». « Cette mention ne veut rien dire, tous les vins en contiennent, dès lors qu’ils partent en fermentation, ce qui est important c’est de savoir ce qui est ajouté en plus, là-aussi l’étiquetage doit être transparent d’autant que le consommateur de vin bio est prêt à payer son produit plus cher, il est en droit de tout connaître », ajoute Morandini. Sur ce sujet, Eric Andrieu estime que la mention existante lui paraît suffisante mais qu’il reste ouvert à la discussion.

En attendant, le temps passe. Car, naturellement, la Commission européenne a d’autres chats à fouetter. Il n’y a pas que le vin bio dans la vie. Si l’amendement est définitivement retoqué ce coup-ci, les partisans de la transparence vont voir la discussion autour de l’étiquetage du vin bio repoussée aux calendes grecques. C’est-à-dire quatre, cinq, dix ans peut-être, et d’ici là du vin bio industriel aura coulé sous les ponts. A moins que les politiques s’arment d’un peu de courage et… de transparence. C’est mal parti, à l’image de l’actuel recul du gouvernement français sur « l’arrêté phytos ». Décidément, le productivisme tient le cap ; le bateau du vin bio coule normalement.