Accueil Actualités Disparition de Marie-Pierre Caille, initiatrice de la renaissance du château Mentone en Provence

Disparition de Marie-Pierre Caille, initiatrice de la renaissance du château Mentone en Provence

Marie-Pierre Caille- 2015©DR

Auteur

Frédérique
Hermine

Date

05.01.2026

Partager

Celle qui était devenue la gardienne de ce domaine millénaire au cœur du Var, est décédée le 31 décembre dernier à l’âge de 63 ans. Elle avait transformé le château de Mentone en un lieu référence de l’œnotourisme en Provence.

Née à Lyon de parents bourguignons, Marie-Pierre Caille aura longtemps vécu à cent à l’heure, portée par le monde de la communication, de l’événementiel et des grands rendez-vous culturels et sportifs. Formée très tôt aux exigences du terrain aux côtés de son père, Roger Caille, fondateur du groupe Jet Service, elle forge son regard, son sens du détail et cette capacité à penser les projets dans leur globalité. Après avoir créé sa propre agence de relations publiques et d’événementiel à Lyon, elle mène une vie urbaine intense. « Avant, j’étais cocktails, tailleur et talons aiguilles », avouait-elle avec humour.

Un domaine à reconstruire

Derrière cette réussite professionnelle, un autre rêve se dessine. Amoureuse de la Provence et des lumières méditerranéennes, Marie-Pierre Caille imagine avec son compagnon Cyril, ancien pâtissier dans de grandes maisons lyonnaises, une vie différente, enracinée dans la nature et le partage. L’idée d’une maison d’hôtes commence à germer. Le déclic survient au début des années 2000, lorsqu’une propriété attire son attention : le château Mentone, à Saint-Antonin-du-Var, près de Lorgues. Ce lieu chargé d’histoire, mentionné dès 1033 dans les textes, ancien domaine de chasse des seigneurs d’Entrecasteaux, avait été bâti sur des terres gallo-romaines où furent découvertes une nécropole antique et les traces d’un domaine agricole ancestral. Le château a vu défiler de grandes lignées – de Castellane, Bovis, puis la famille de Gasquet à partir de 1845. Charles de Gasquet, agriculteur visionnaire, y développa le vignoble au XIXᵉ siècle, agrandit les bâtiments, créa la magnanerie et fit de Mentone une exploitation modèle, presque autosuffisante. Mais au début des années 2000, le domaine est à bout de souffle : les vignes sont fatiguées, les bâtiments en ruine, le chai menace de s’effondrer, le bâtiment principal ne dispose ni de chauffage ni d’électricité. « Je suis tombée amoureuse de ce lieu après l’avoir visité. Mais après le coup de cœur, il y a eu le retour à la réalité qui n’est pas toujours très simple. Quand j’ai récupéré le domaine, il n’y avait aucun réseau commercial, tout était à reconstruire », nous avait-elle confié en 2015.

Hospitalité et environnement

Encouragée par son père, également propriétaire du château L’Arrosée à Saint-Émilion, elle relève l’incroyable défi pour valoriser le potentiel exceptionnel de ces 170 hectares de forêts, d’oliviers et de vignes nichés dans l’arrière-pays varois. En 2003, elle rachète le château Mentone. Dix années de travaux titanesques commencent avec la remise en état du vignoble, la modernisation complète de l’outil de production, la rénovation du château, de la magnanerie et de l’ancien chai, la construction d’une nouvelle cuverie. Forte de son expérience professionnelle, Marie-Pierre Caille se lance dans un nouveau projet de vie. Elle engage dès 2008 la conversion du domaine à l’agriculture biologique et biodynamique (certifié en 2012), et développe une vision pionnière de l’œnotourisme en Provence. Elle transforme près de 5 000 m² de bâtiments en gîtes, chambres d’hôtes tables d’hôtes, spa, salle de réception, caveau de dégustation. L’ancien moulin à huile est transformé en mas provençal, de nouvelles suites d’hôtes et des lodges sont aménagés. Mentone se change en un lieu d’accueil à part entière. L’hospitalité devient la colonne vertébrale du domaine, dans un esprit de ferme-auberge où potager, verger, huile d’olive et vin alimentent les cuisines. Cette vitrine gastronomique est complétée par un nouveau caveau contemporain signé Jean-Michel Wilmotte. Les 32 hectares de vignes produisent environ 90 000 bouteilles par an, majoritairement en rosé.

Co-fondatrice des Éléonores de Provence

En parallèle, Marie-Pierre Caille s’impose comme une figure engagée du vignoble provençal. Elle cofonde avec Valérie Rousselle et Maud Négrel l’association Les Éléonores de Provence qui réunit à ce jour une trentaine de viticultrices et femmes du vin autour de la défense du patrimoine, de l’art de vivre, de la gastronomie et des traditions de la région. À Mentone, elle inscrit aussi le domaine dans une démarche environnementale globale : chauffage au bois et au solaire, gestion raisonnée de l’eau, autonomie agricole. À partir de 2018, l’histoire devient pleinement familiale. Ses deux fils, Nicolas Bretton et Martin Serre, rejoignent l’aventure pour permettre à leur mère de prendre du recul et se reposer pour se battre contre un méchant cancer. Nicolas prend en charge la conduite du vignoble, l’administratif et, depuis 2025, il est devenu le maître de chai de Mentone, en collaboration avec l’œnologue-conseil Bruno Tringali ; Martin développe l’accueil et les offres œnotouristiques, Anaïs, la femme de Nicolas, est en charge de l’événementiel et du commercial. En 2022, Nicolas et Martin reprennent officiellement les rênes du domaine, poursuivant l’œuvre maternelle tout en accélérant son développement, jusqu’à l’ouverture en 2025 de la Maison Mentone, une boutique-restaurant au cœur de Lorgues. « Maman nous a transmis avant tout du bonheur, la valeur du travail et de l’indépendance, le respect de l’autre et la volonté d’aller toujours au bout des choses malgré les difficultés, nous a confié son fils aîné Nicolas. Elle s‘est donnée corps et âme à ce domaine, convaincue qu’il fallait avoir du respect pour les lieux qui ont de la mémoire. » Écologiste sans le dire, juste mue par le bon sens et le respect de la nature, féministe sans le revendiquer mais œuvrant à mettre en lumière le travail des femmes en Provence, elle disait encore à ses fils il y a quelques jours qu’elle était « fière et honorée d’avoir fait partie des Éléonores avec les grandes dames de Provence ». Elle laisse derrière elle bien plus qu’un domaine : une vision sensible et exigeante du vin, de l’accueil et de l’hospitalité en Provence.

Les funérailles de Marie-Pierre Caille seront célébrées vendredi prochain à 11h à la Collégiale Saint-Martin de Lorgues. Plutôt que des fleurs, la famille propose de participer à une cagnotte en ligne au profit d’une association engagée dans la lutte contre le cancer du sein.

Nous adressons à sa famille et à ses proches nos plus sincères condoléances.

Marie-Pierre Caille et ses deux fils, Nicolas et Martin ©LeaGil