Mardi 3 Février 2026
Pierre et Jean Trimbach ©Alain Benoît
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03.02.2026
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Disparu tragiquement le 31 janvier, Pierre Trimbach était l’une des figures majeures du vignoble alsacien et l’un des visages marquant de la maison Trimbach.
En 2018, Terre de Vins était parti à la rencontre de la famille pour retracer l’histoire de ce domaine, transmis de génération en génération et raconter le parcours d’un homme profondément attaché à son terroir. À l’heure de lui rendre hommage, retour sur ce portrait et sur la saga d’une famille qui a marqué l’histoire du riesling en Alsace.
Toute l’Alsace – sa géographie, son histoire et ses mentalités –, se retrouve dans les vins de la famille Trimbach, avec pour village d’attache la cité médiévale de Ribeauvillé.
Les Trimbach se sont fadés de cette terre comme de ce folklore au XVIIe siècle. Dans un premier temps sur Riquewihr, l’autre prestigieux village sur la route des vins d’Alsace. « Il est fort probable que notre famille soit arrivée de Suisse, du village de Trimbach dans le canton de Soleure, près de Bâle, d’où l’origine de notre nom, explique Pierre Trimbach. Mais nous savons plus sûrement qu’un certain Jean Trimbach a reçu le titre de "Bourgeois de Riquewihr" dans la première moitié du XVIIe siècle. » Les descendants seront maires de la cité, mais avant tout viticulteurs de père en fils ; on trouve aussi un maître tonnelier, une profession le plus souvent complémentaire à celle de vigneron. Au début du XIXe siècle, la famille protestante Trimbach – se prononce « Trimbak » ou « Trimbar » – se déplace quelque peu dans le village de Hunawihr, terre brune promise du riesling avec le grand cru Rosacker ou encore le mythique Clos Sainte-Hune. Jean-Frédéric Trimbach sera aussi maire de la commune, mais c’est son fils aîné qui gravera dans le marbre les initiales de son prénom ad vitam aeternam.
« Incontestablement, nous lui devons beaucoup. C’est lui, Frédéric-Émile Trimbach, qui va donner ses lettres de noblesse à notre maison. Il va acquérir de nouvelles parcelles, opérer un travail de qualité sur les vins. On aime rappeler qu’il a reçu le diplôme d’honneur au Concours international de Bruxelles en 1898 », souligne religieusement Pierre Trimbach. Rien ne sera plus jamais comme avant. Les pinots, les gewurtzraminers, plus encore les rieslings, se subliment sur les calcaires, les grès, les marnes et les argiles de la faille géologique de Ribeauvillé. Malgré les difficultés géopolitiques avec l’Alsace phagocytée par l’Allemagne, les Trimbach font de la résistance et développent le domaine comme le commerce. Le fils de Frédéric-Émile, Frédéric-Théodore, participe ardemment à la fondation du Syndicat des vins d’Alsace avec une politique qualitative et en point d’orgue la délimitation des crus. « C’était un grand dégustateur, reconnu dans tout le vignoble », insiste Pierre Trimbach, comme un hommage à son aïeul avec, en filigrane, la méticulosité et l’exigence que ça sous-entend. C’est la marque de fabrique, la signature, le style Trimbach.
À la veille de la Première Guerre mondiale, à la suite d’un mariage avec une fille de Ribeauvillé, Georgette Greiner, la maison Trimbach conserve ses vignobles mais déménage à Ribeauvillé, en lieu et place où elle demeure toujours aujourd’hui. Georgette était veuve, Frédéric-Théodore a élevé et donné son nom aux enfants. Trimbach de cœur, le sang n’est que riesling, c’est la belle histoire ! Les générations se succèdent, le style reste, celui de la pureté, de la minéralité et de l’élégance. Pierre, dans l’entre-deux-guerres, puis ses enfants Hubert et Bernard, n’ont pas changé la signature d’un iota, propulsant à compter des années 70 les vins Trimbach sur les plus belles tables. Bernard est le technicien, tandis qu’Hubert parcourt le monde. « C’est un formidable ambassadeur. Je me souviens de lui aux États-Unis, il n’avait pas son pareil pour faire chanter les gens... Trimbach, Trimbach, oh bring back my bottle to me, to me », témoigne en chantant Jean-Michel Cazes, le propriétaire du château Lynch-Bages.
Après une enfance passée entre l’école de Ribeauvillé et les caves de la maison familiale, la douzième génération est venue apporter sa pierre à l’édifice. Hubert n’ayant eu d’enfant, ce sont les deux garçons de Bernard qui viennent caresser la quarantaine d’hectares de la propriété, soit une cinquantaine de parcelles, principalement situées sur les villages de Ribeauvillé, Hunawihr et Bergheim. Outre la cuvée Frédéric Émile, la star de la maison Trimbach est le Clos Sainte-Hune, l’une des cuvées de riesling les plus valorisées au monde. Depuis 2008, la famille exploite aussi la partie du grand cru Geisberg provenant des vignes du couvent de Ribeauvillé, un terroir qui donne au riesling de la complexité et du gras.

Dans cette douzième génération, c’est Pierre le gardien du temple, en charge du vignoble et de la cave. « Pour simplifier, je suis le manuel et mon frère davantage l’intello », cède Pierre. Hormis la parenthèse du chasseur alpin qui écoutait Supertramp en boucle, il est vigneron jusqu’au bout des ongles. Et on ne badine pas avec le riesling, le colosse moustachu ne plaisante pas sur ce terrain-là. Millésime 56, il est tombé dedans pour ne plus lâcher ce challenge permanent. « C’est une observation quasi-quotidienne des sols, des vignes et des vins, j’ai dans mon équipe des gars qui ont fait toute leur carrière ici, c’est bon signe, ils connaissent nos vignes », explique Pierre. Sa rigueur en a fait un des meilleurs viticulteurs au monde. De facto, l’approche biologique est une évidence. La raison a toujours été de mise et la conversion est désormais enclenchée. C’est le sens de l’Histoire et « on ne fait jamais les choses à moitié », prévient-il.
Derrière une rigidité apparente, Pierre Trimbach est un curieux. « Il faut être ouvert pour progresser, dit-il. Je ne bois jamais mon vin au restaurant, on déguste ce qui ce fait ailleurs, et je goûte à la maison beaucoup de bourgognes, de bordeaux, les vins du Rhône des frères Brunier (Vieux Télégraphe), Krug, Bollinger, les vins italiens de Luciano Sandrone, etc. On fait des échanges, je pense que la plus belle cave Trimbach de Bordeaux est à Léoville Las Cases. » Si Pierre est à la production, son frère Jean a pris progressivement le relais d’Hubert sur le champ de la commercialisation. « Ce fut un peu un choix par défaut car mon grand frère était déjà à la viticulture, alors j’ai choisi les voyages. J’ai tout de suite constaté que mon oncle avait fait un travail formidable. Nous sommes très forts à l’export grâce à lui », explique-t-il. Né en 1960, de quatre ans le cadet de Pierre, Jean a fait des études de comptabilité avant de commencer à voyager au milieu des années 80. « Il faut faire le tour des importateurs, il faut aussi savoir faire évoluer son discours en fonction du public, c’est la marque des grands commerçants », confie-t-il. Jean peut aussi compter sur des prescripteurs hors pair comme tous les trois étoilés Michelin de France, à commencer par l’Auberge de L’Ill à Strasbourg.
Jean Trimbach est toujours entre deux avions, entre les États-Unis et l’Asie. 85 % des vins de la Maison sont exportés, alors que la moyenne pour les vins d’Alsace est plus proche des 25 %. Pour cela, en sus de la qualité des vins portés par la locomotive Clos Sainte-Hune – le Pétrus alsacien ! –, Jean Trimbach pousse aussi la fameuse chansonnette, comme un moyen mnémotechnique pour que les étrangers retiennent le nom de la prestigieuse maison…
Depuis 2008, Anne, la fille de Pierre, accompagne son oncle pour chanter et plus sérieusement l’aider sur les marchés du monde entier. Née en 1984, la jeune fille fait du vélo dans la cave comme de la luge dans les vignes lorsque les coteaux sont recouverts d’un manteau de neige. « Très vite, j’ai voulu travailler dans la maison familiale. Adolescente, je savais parfaitement ce que je voulais faire », précise Anne. Après le lycée, elle file en prépa à Strasbourg, puis en école de commerce à Dijon. Quelques stages et un retour programmé avec l’uniforme commercial. « Avec Jean, on se partage les États-Unis, il est davantage en Asie, je m’occupe beaucoup de l’Europe du Nord, également des réseaux sociaux mais j’aime aussi regarder ce qui se fait en cave… », sourit Anne. Elle a d’ailleurs largement participé à la création de la cuvée Sélection de Vieilles Vignes commercialisée en 2012 sur le millésime 2009.
Anne, c’est la treizième génération. Encore une fois, les choses s’organisent bien puisque son cousin, Julien, a un profil de technicien. Il est né en 1992 et il a aussi grandi entre les foudres de 1717, la vinothèque de 3 millions de bouteilles, les 12 500 hectolitres de cuveries comme dans la quarantaine d’hectares. C’est inscrit dans les gènes. « Mes plus beaux souvenirs restent les vendanges avec mes cousines et ma sœur Pauline [qui travaille aujourd’hui chez les champagnes Boizel], on allait dans la benne à marc, on jouait à cache-cache dans les caves. Pour autant, s’appeler Trimbach à l’école ne fut pas facile, il y avait parfois de la jalousie, j’ai fait avec », raconte Julien. Un jour, lors d’un grand repas qui réunit toute la famille, le gamin de sept ans se lève et clame qu’il veut faire comme son oncle Pierre, faire du vin. La chose est entendue. Après le bac, il file en BTS viti-œno à Macon-Davayé, en Bourgogne, pour éviter celui de Rouffach, en Alsace. Des stages le marqueront : tout d’abord chez des grands amis de la famille, les Egon Müller, qui élaborent des vins mythiques en Allemagne ; ensuite chez Louis Jadot, notamment sur les blancs ; enfin en vallée de Uco, en Argentine, dans la bodega Salentein. Julien revient chez Trimbach pour les vendanges 2014. Mais rien n’est gagné quand on connaît l’exigence de l’oncle Pierre. « Il a encore beaucoup de choses à apprendre, il faut savoir tout faire pour être le patron, mais il commence à prendre des initiatives ; comme j’ai appris auprès de mon père, mon neveu apprend à mes côtés », note Pierre Trimbach. « Il est carré, il est comme il faut être, il place toujours la barre plus haut », assume le neveu qui épouse naturellement la conversion biologique. « Notre chef de culture, Laurent Murschel, est également très important dans ce processus, c’est notre grand objectif plutôt que d’augmenter le vignoble », ajoute Julien, qui ne manque pas non plus d’échanger avec d’autres jeunes vignerons comme Chardigny, Humbrecht ou les Brunier.
Les Trimbach sont en place. En attendant l’hypothétique venue de Jeanne – fille de Anne –, aux affaires de la maison Trimbach, unique membre pour le moment de la quatorzième génération, toute la famille aime se retrouver chaque hiver sur les pistes de ski à Zermatt dans le Valais. Le temps de s’oxygéner et de partager quelques flacons. En 2016, Frédérique, la petite sœur d’Anne est à son tour revenue dans le giron familial. Elle est née en 1987 dans le décorum décrit plus haut. « J’ai toujours été là, dans les jupes de mon père, mais j’ai opté après le baccalauréat pour des études d’arts appliqués », dit-elle. Ensuite, Frédérique est restée en Alsace en tant que chargée de communication dans la grande distribution, puis comme chargée de publicité dans une agence. Chez Trimbach, il y a du boulot dans l’administratif, les achats de matières sèches mais aussi dans le packaging. « Alors j’ai fait le choix de revenir, mon cœur de métier étant la com’ et le graphisme, j’apporte la touche artistique », précise Frédérique qui a notamment réalisé un magnifique dessin pour l’étiquette du grand cru Schlossberg – une acquisition de 2 hectares en 2012. « Il faut évoluer sans perturber le consommateur », ajoute Frédérique, pleinement consciente que les vins Trimbach ont un supplément d’âme. Là, plus qu’ailleurs, des poignées d’étoiles filent. C’est la magie de Noël, la magie du riesling.
La maison Trimbach travaille sur 52 hectares, dont 10 en location au couvent de Ribeauvillé. Un travail d’approvisionnement s’opère aussi sur une centaine d’hectares. La société emploie 37 salariés, dont les 7 membres de la famille, et ne diffuse pas le chiffre d’affaires ni le bénéfice. Un bon million de bouteilles est commercialisé chaque année. La part export est de 85 % avec un gros tiers aux États-Unis. La gamme Trimbach est très large avec une vingtaine de cuvées disponibles à la vente. Parmi elles, la part belle est donnée au riesling. Une mention spéciale pour le Grand Cru Geisberg (40 €) pour son gras et sa complexité, pour le 2007 cuvée Frédéric Émile (41,20 €) qui montre une grande garde sur la fraîcheur et la droiture, enfin pour l’incontournable Clos Sainte-Hune 2012 (139 €), explosif d’arômes et définissant parfaitement le terme « minéralité ».

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