Jeudi 9 Juillet 2026
©F.Hermine
Auteur
Date
09.07.2026
Partager
Jamais, ou presque, les vignerons n'avaient dû affronter une succession d'épisodes caniculaires d'une telle intensité dès le début de l'été. Après un hiver bien arrosé, les réserves hydriques semblaient pourtant rassurantes. Avec des températures, dépassant régulièrement les 40 °C dans certaines régions, bouleversent désormais le fonctionnement physiologique de la vigne.
Stress hydrique, brûlures des feuilles et des grappes, blocage de la photosynthèse, arrêt du grossissement des baies : partout en France, les inquiétudes grandissent à quelques semaines des vendanges. Les conséquences définitives dépendront des conditions météorologiques des prochaines semaines, les premiers constats dressés sur le terrain montrent déjà que le millésime 2026 pourrait être marqué par des volumes en baisse, avec des disparités importantes selon les terroirs.
En Provence, les réserves d'eau accumulées durant l'hiver ont permis de retarder les premiers effets de la sécheresse. La situation se dégrade rapidement, notamment dans les secteurs aux sols les plus filtrants et dans le Centre Var. Nicolas Garcia, directeur du Syndicat des vins de Côtes-de-Provence, observe les premiers signes d'alerte : « On a eu un hiver très pluvieux avec une belle réserve utile qui était à son plein. Mais avec les épisodes de canicules successifs, les vignes commencent à souffrir, surtout sur des sols sableux. Les plus vieilles sur des sols profonds résistent mieux. C’est au moment où les baies commencent à se former que se joue la taille des raisins et trop de stress ne présage rien de bon. Si la canicule persiste, la récolte peut fondre comme neige au soleil. »
Depuis quelques jours, les feuilles commencent à jaunir tandis que les cépages ne réagissent pas tous de la même manière : le grenache par exemple résiste mieux que le rolle, plus sensible au déficit hydrique. Si l'état sanitaire demeure excellent, les perspectives de rendement s'assombrissent.

Même constat à Bandol où l'avance du cycle végétatif accentue les risques. La véraison débute déjà avec plus d'une semaine d'avance. Pour Olivier Colombano, directeur des vins de Bandol, le véritable danger intervient justement à cette période au moment de la véraison : « Depuis deux mois, il ne pleut plus. La canicule peut avoir deux impacts. D’abord sur la multiplication cellulaire, on risque d'avoir des baies plus petites, et si elle continue, ça peut bloquer les vignes. Ensuite elle peut entraîner un dysfonctionnement de la photosynthèse. En plein soleil, il fait plus de 42° et à cette température, la vigne ne fonctionne pas. ».
Les secteurs avec moins de profondeur de sols sont aussi fragilisés. « Pour eux, c'est la double peine car les racines n’ont pas d'eau pour s'hydrater par le sol et elles subissent la contrainte climatique par l'aérien. Pour les vignes qui sont irriguées, on peut avoir l'impression qu’elles souffrent moins mais rien n’est moins sûr ». L‘appellation a donc lancé une campagne de mesures mais les résultats ne seront pas connus avant trois semaines.
Sur la façade atlantique, qui souffre en général d’un excès d’eau, la situation est inédite. Les températures record provoquent brûlures foliaires et coups de soleil sur les raisins, notamment sur les ceps de moins d’une quinzaine d’années. Œnologue associé chez Vignerons Consultants, Simon Blanchard souligne l'ampleur du phénomène : « On a eu des records à 44°C et on constate déjà des brûlures des deux premières rangées de feuilles qui tombent et qui ne servent plus de parasol aux grappes. Face à un troisième épisode de canicule, on ne peut pas encore dire comment elles vont résister. Pour l’instant, on évalue les vendanges vers le 20-25 août, certainement avant pour les blancs, ce qui est assez fou dans le Bordelais ».
Les régions de l'Ouest paient également leur forte avance végétative. Bergeracois, Muscadet, Anjou noir, avec des chenins sur des schistes, figurent parmi les secteurs les plus vulnérables. Dans le Val de Loire, si la chaleur a déjà fortement éprouvé les vignes, les épisodes de grêle sont venus compliquer davantage la campagne. Avec un mois d’avance végétative, à la cave de Vouvray, on s’inquiète : « la saison reste éprouvante et malgré un potentiel prometteur, la route jusqu'aux vendanges est encore longue. »
En Occitanie, les prévisions sont encore plus préoccupantes. Olivier Yobrégat, ingénieur agronome à l'IFV Sud-Ouest (Institut Français de la Vigne et du Vin), déplore « la réduction de l'évapotranspiration et l’arrivée de l'échaudage avec des raisins qui ont littéralement grillé. Nous sommes encore dans la phase de grossissement des baies et, si jamais elles s'arrêtent en raison du stress hydrique, il est peu probable qu'elles regagnent un volume normal. Malheureusement on s'achemine vers un désastre. » Le spécialiste rappelle que seule une faible part du vignoble, estimée à environ 10 %, bénéficie d'une irrigation, laissant la majorité des parcelles sans véritable solution immédiate. « Aujourd'hui, on peut considérer que si on ne sait pas comment irriguer ses plantiers, il vaut mieux éviter de s’engager dans la démarche, quelle que soit l’époque de plantation ».

Face à cette situation, de nombreux viticulteurs renoncent désormais à l'effeuillage et pulvérisent du kaolin ou de l'argile afin de réfléchir une partie du rayonnement solaire. « C'est ce qu'on appelle les barrières physiques », rappelle Simon Blanchard. « En ce moment, nous avons plus besoin de crème solaire que de litres d'eau ». Pour autant, les spécialistes rappellent que le stress hydrique n'est pas systématiquement synonyme de mauvais millésime. Tout dépend de son intensité. L’œnologue conseil international Pascal Chatonnet nuance le débat : « La contrainte hydrique n'est pas un problème. C'est ce qui fait les grands vins... si et seulement si elle est modérée. Le porte-greffe est l'élément d'adaptation le plus important mais il faudra d'abord se poser la question de l'adaptation réelle de ces terroirs à la viticulture de demain. ». Face à ces épisodes extrêmes qui tendent à devenir récurrents, les pistes d'adaptation se multiplient. Le maintien d'un feuillage abondant constitue désormais l'une des premières réponses. L'agroforesterie apparaît également comme une solution d'avenir. Alain Canet insiste sur son intérêt car elle limite les blessures, coulures et grillures, les meilleures grappes étant selon lui incontestablement sous les trognes. Mais aucune solution miracle n'existe. Alain Deloire, ancien professeur à SupAgro et spécialiste de la gestion de l'eau, invite à raison garder : « Il faut distinguer les solutions de court, moyen et long terme. En cas de canicule, on ne va pas proposer aux vignerons de changer de porte-greffe mais plutôt des solutions immédiates, comme l'ombrage ou la gestion de la canopée. »
À quelques semaines des vendanges, tout dépend plus que jamais de la météo. « Nous sommes sur un millésime tellement extrême et violent que ça va souvent se jouer sur un détail de gestion du sol et de la vigne » conclut Simon Blanchard. Une baisse durable des températures accompagnée de pluies modérées permettrait de relancer le fonctionnement de la vigne et de limiter les pertes. À l'inverse, une nouvelle vague de chaleur pourrait définitivement figer le développement des baies et provoquer une chute sensible des rendements.
Le millésime 2026 montre à quel point le changement climatique oblige désormais l'ensemble de la viticulture française à repenser ses pratiques et ses terroirs.

Articles liés