Décédé hier à l’âge de 83 ans, Pierre Rabhi avait accordé en 2013 un entretien à « Terre de Vins » au cours duquel il avait fait partager son regard sur l’agriculture, l’environnement et le « génie citoyen ». Nous reprenons ci-dessous cet entretien publié dans notre n°25.

Vous observez l’agriculture mondiale depuis plus de quarante- cinq ans. Quel est votre constat ?
D’une façon générale, tous les paramètres sont négatifs. Le constat est terrible, on évolue vers une famine mondiale. Les paysans ont été décimés par la Première Guerre mondiale ; la Seconde les a envoyés à l’usine, puis on les a transformés en exploitants agricoles, voire en industriels de la terre. Le vrai paysan, en polyculture, est en train de disparaître ; la ferme en tant que lieu de vie aussi. On a exalté la monoculture.

Quelle est, pour vous, la principale conséquence de cette situation ?
Les conséquences sont multiples. Pour utiliser un machinisme agricole de plus en plus lourd, des tracteurs de plus en plus puissants, le paysage a été aménagé, désertifié, pour rentabiliser l’espace. Les haies ont disparu, on ne voit plus un arbre, on dirait que l’arbre est devenu un ennemi. Nos paysages sont moins beaux, il y a une réduction de la biodiversité et une exposition croissante des sols à l’érosion. Bien sûr, à partir du moment où on utilise des produits toxiques en agriculture, on les retrouve dans notre organisme. On ne veut pas le voir, mais une grande partie des pathologies, y compris les cancers, sont dues à une alimentation qui véhicule des nuisances.
Quand on passe à table, il ne faut plus se souhaiter bon appétit mais bonne chance !

Face à cette situation, comment réagir ? Par des mesures politiques ? Par des actions individuelles ?
Je n’ai pas attendu quoi que ce soit pour orienter ma propre ferme vers l’agriculture et l’élevage biologique. Dès 1963, elle a bien fonctionné et nous a permis d’élever nos cinq enfants. Je ne suis pas un théoricien, j’écris sur du vécu. Notre terre était aride, au fil du temps je l’ai vue se transformer, devenir plus fertile ; la qualité gustative et nutritive des végétaux a considérablement augmenté. L’agriculture biologique prend soin du sol, c’est la seule solution pour préserver la ressource. Il est indispensable d’agir au niveau citoyen et au niveau politique.

Y a-t-il des pays qui peuvent servir d’exemples ? Des exemples d’exploitations agricoles qui fonctionnent selon vos recommandations ?
En 1981, j’ai été invité par le gouvernement du Burkina Faso. Après des années de grande sécheresse, il fallait s’occuper de sols très dégradés, très arides. Nous avons formé les paysans à transformer la matière organique en compost, à reboiser pour éviter l’érosion, à arroser d’une certaine façon sans excès, tout cela afin de régénérer le milieu naturel. La démonstration a été faite de l’efficacité de l’agro-écologie*. L’expérience a été élargie à d’autres pays, c’est la seule méthode per- mettant d’éradiquer la famine.

Votre définition de l’agro-écologie ?
L’agro-écologie vise à reproduire ce que fait la nature, dans laquelle tous les déchets sont recyclés. Humus, humidité, humanité, c’est le même mot. Les feuilles des arbres se transforment en humus, cette matière retient l’eau, c’est un concentré de bactéries et de nutriments, on l’enrichit des déchets organiques, tout ça fermente et stimule la vie de la terre, rien ne se perd. Produire, ce ne doit pas être détruire. Si on ne respecte pas les fondements indispensables de la vie, nous disparaîtrons. On est en train de détruire tout ce à quoi on doit la vie ; on pollue l’eau, l’air, le sol, l’alimentation. Il faut arrêter d’être bêtes si nous voulons vivre. Et prendre nos responsabilités.

À l’échelle individuelle, par où commencer ?
Nous avons un organisme de formation, Terre et Humanisme, où nous apprenons à tout un chacun à jardiner. C’est un acte politique, de résistance, c’est-à-dire un acte par lequel on marque le fait de vouloir être autonome, de sortir du giron des trusts internationaux qui transportent la nourriture du nord au sud et de l’est à l’ouest. Les politiques devraient imposer le fait de produire localement le maximum de ce qu’il est possible de produire. Il faut aller aussi loin que possible dans les productions qui rendent autonomes. Si les camions arrêtent de transporter la nourriture, la situation des citadins deviendra vite difficile. Les périphéries des villes devraient être des jardins, cela renforcerait la qualité de la nourriture, et ce n’est pas rien. Et ce serait beau.

Votre position face aux OGM ?
Incontestablement, je suis contre, c’est une horreur absolue. Ces semences qui dénaturent le milieu sont produites en laboratoire. Ce sont des chimères. La finance accapare le patrimoine vivrier de l’humanité. 60 % des semences qui ont permis à l’humanité de survivre ont déjà disparu. On remplace ça par des hybrides, c’est un crime contre l’humanité !

L’agriculture bio peut-elle s’appliquer partout, notamment sur les productions à forte valeur ajoutée, les grands crus par exemple ?
Les passages en agriculture biologique que j’ai pu observer ont été graduels. En supprimant progressivement les produits de synthèse. Je ne sais pas tout, mais ce que j’ai pu observer était positif.

Le vin fait-il partie de votre vie ? En produisez-vous ou avez-vous essayé ?
J’ai un peu essayé, mais j’ai été longtemps ouvrier agricole et je passais des jours et des jours à piocher des ceps. Je n’ai pas renié la valeur de la vigne, mais ça a été difficile de m’en rapprocher à titre personnel. Dans ma ferme, j’en ai fait un peu, ce n’était pas du bourgogne ni du bordeaux, mais un vin sympa, que j’avais plaisir à offrir. Et j’ai converti mon ancien patron à la viticulture bio !

Un vin vous a-t-il marqué ?
J’ai une double culture. Né en Algérie, j’ai grandi en France. Ma mère adoptive était originaire de Bourgogne, de Mercurey, territoire d’un excellent vin. Elle a toujours énormément apprécié, elle était même devenue une grande experte en dégustation. J’ai toujours été dans cette ambiance et j’aime ça.
Le vin, c’est une quintessence extraordinaire. Le vin a de l’esprit, pas seulement de la matière.

Photos recueillis par Sylvie Tonnaire, photo Luc Jennepin.