(photos Laurie Andrès)
(photos Laurie Andrès)

46ème vendange au compteur pour Anselme Selosse. L’as du vieillissement, des longues maturités, prenant en modèle les vins de Jerez et de la Rioja, a commencé à cueillir ses raisins le 18 septembre sur la Côte des Blancs, alors que certains ont bouclé l’affaire depuis plusieurs jours. Rencontre avec un maître du genre.

Ici on ne regarde pas le degré alcoolique, encore moins le taux d’acidité. C’est le goût. Au milieu des raisins du Mont de Cramant (une des 54 parcelles du domaine sur 8 hectares), Anselme est catégorique : « on ne peut exprimer un lieu qu’avec un optimum d’organique ». Si 2018 est une année exceptionnelle par sa qualité, alors 2019 est exceptionnelle de maturité !

L’obsession du raisin mûr est aussi partagée par Guillaume, son fils, qui reprend peu à peu les rênes de cette exploitation hors cadre. Avec des raisins frôlant les 13 ou 14°, on est loin des standards de l’appellation champenoise qui trouve un équilibre autour de 10°. C’est ce qui rend le travail de Selosse différent. C’est aussi ce qui lui permet de signer des vins reconnaissables entre tous.
En 1990, Anselme rentrait déjà des raisins à 13,6°, en 1999, c’était 12,8°. Et aujourd’hui rien n’a changé : « on n’est pas loin de 1999 ». Son dicton à retenir : années en 9, années solaires, années en 1, années de rien ! Voilà qui est dit.

Non-interventionniste

Au fil des années, la rythmique des vendanges est restée la même. Même équipe, même ambiance. 16 cueilleurs, 3 porteurs, aujourd’hui. « L’équipe de vieux croûtons » comme il s’amuse à le rappeler est toujours dans les rangs. Ce qui a changé c’est peut-être ce que l’homme ne peut pas maîtriser.

Rousseauiste, suivant le dogme du philosophe des Lumières selon lequel « chacun n’est libre que s’il n’obéit à soi-même », Anselme Selosse voit dans la période des vendanges l’occasion de se rapprocher de la substance originelle, quitte à délaisser les pratiques usuelles. Ainsi, le soufre, un intrant largement utilisé pour garantir la conservation des moûts, n’est pas systématique, on lui préfère volontiers la carboglace ou neige carbonique.
Sans trancher entre le conventionnel et le bio, Anselme Selosse refuse d’entrer dans le giron des labellisations. Prônant l’humilité face à la nature, il entend bien laisser à son fils, lui aussi spirituel, un « savoir-réfléchir » plutôt qu’un « savoir-faire ».
Son conseil pour les vendanges à venir : « il ne faut pas avoir peur de la montée des degrés alcooliques ».

Des grands vins

Chaque parcelle est vendangée puis vinifiée en barrique. L’approche du vin, calquée sur le modèle bourguignon (longs vieillissements en fûts, parcellaires, respect de l’implantation des coteaux), permet à Anselme Selosse de produire des cuvées tendant vers un profil à la fois oxydatif et salin.
La trame est dessinée par sa cuvée « Initiale » (79€), un blanc de blancs issu de l’assemblage de 3 millésimes, sur des vignes de bas coteaux riches en argile. Des notes d’agrumes, un fondu minéral et une oxydation maîtrisée. Un champagne avec une amabilité, un sourire, nous dit-il, l’essence du travail d’Anselme Selosse.
S’en suivent « VO » (86€), « Substance » (158€), une collection de 6 lieux-dits (à partir de 117€) et quelques autres cuvées confidentielles comme « Lubie », ici dégustée en 2012, un coteau rouge non commercialisé, un OVNI.
Il est important de préciser qu’il est très difficile de se procurer ces flacons, tant ils sont convoités. Pour l’anecdote : La première bouteille vendue par Anselme Selosse valait 23 francs, soit 4 euros, en 1978.

Personnalité chaleureuse et complexe, Anselme Selosse évoque respect, sincérité et maturité ; ses cuvées s’arrachent aux quatre coins de la planète. Peut-être parce qu’il a accepté de vivre la grande aventure d’être qui il est. Au tour de Guillaume.