Menée dans un contexte chamboulé, la campagne du millésime 2019 s’est malgré tout faite avec brio pour certains négociants. La preuve par l’exemple avec Robert Cottin, PDG des institutions bordelaises Dubos et La Vinothèque.

Robert Cottin, pouvez-vous s’il-vous-plaît présenter en quelques mots la Maison Dubos ?
Dubos est une maison de négoce familiale, l’une des plus anciennes de Bordeaux et l’une des rares créé par un Bordelais, Jean-Baptiste Dubos, avant la Révolution. Nous fêterons 250 ans d’existence en 2035. C’est une maison spécialisée dans les grands crus, avec des relations ancestrales et très proches avec la plupart de ces châteaux. Nous proposons quasiment tous les grands crus de Bordeaux, plusieurs centaines de références, dans de nombreux millésimes. Nous portons des stocks importants et exportons dans de nombreux pays d’Europe comme la Belgique, l’Angleterre, la Suisse, l’Allemagne, ainsi qu’aux Etats-Unis ou en Asie, où nous avons une présence très forte et ancienne au Japon. Nous sommes un négociant classique et un acteur important de la diffusion des grands crus en restauration française et sur la côte est des Etats-Unis où nous avons une filiale. Nous sommes aussi propriétaires de La Vinothèque de Bordeaux, à la fois boutique physique à Bordeaux et site internet vinotheque-bordeaux.com. Cette diversification en ligne nous a permis d’approcher le monde des amateurs et de créer de nouveaux produits, dont le dernier, « Delivino », un mode de livraison urbaine écoresponsable pour s’adapter à l’évolution des centres-villes sans voiture.
 
Quelle est l’importance des Primeurs pour Dubos ?
La campagne Primeurs est un événement unique pour Bordeaux et très envié par les autres régions viticoles du monde. C’est très important au niveau économique et financier, puisqu’on vend une grande partie de la récolte en quelques semaines, alors que les vins ne sont pas encore définitivement en bouteille. C’est un flux financier très rapide, qui permet aux propriétés de procéder à de nouveaux investissements. Ca a aussi un grand intérêt marketing, car pendant quasiment trois mois, partout sur la planète, le monde du vin ne parle que de ça. C’est un peu la fashion week du vin ! Tous les grands acheteurs se focalisent sur le dernier millésime, c’est un grand moment d’échange et de partage. On le réalise d’autant plus dans une année comme celle-ci. Pour les acheteurs mondiaux, c’est un événement professionnel et un grand plaisir à la fois. Pour Dubos, les Primeurs représentent environ un tiers du chiffre d’affaires dans les bonnes années. C’est important, mais on a aussi développé les ventes livrables pour ne pas être dépendants d’une mauvaise campagne.
 
Comment s’est déroulée la campagne Primeurs cette année ? Est-ce un véritable “carton plein” pour Dubos ?
C’est une campagne incroyable. On l’a démarrée en confinement. Ça montre bien que Bordeaux sait se renouveler, a de la ressource, de l’imagination et de la force. Ça fait 35 ans que je fais les Primeurs, et malgré les remises en question du système, il ressort toujours plus fort. Le temps où les Primeurs s’arrêteront n’est pas encore arrivé ! C’est un système ancien mais très adapté au monde moderne, fait pour internet, la communication rapide, les réseaux sociaux, le partage, l’échange d’opinions… Dans un monde bloqué par le Coronavirus, arrêté et dans l’incertitude totale, on a réussi à faire une campagne intemporelle et à dépasser la crise. On a travaillé pour le futur. On a pu préparer la campagne en télétravail, avant de pouvoir à nouveau faire goûter les vins. Le déconfinement a eu lieu le 11 mai, la campagne a démarré le 28 mai après que tous les acteurs courtiers, négociants ou journalistes aient pu goûter. On a réussi à communiquer de façon très professionnelle et dynamique, avec quelques événements dans le monde entier. Les clients ont suivi, tant au niveau des amateurs que des importateurs internationaux. Dans ce contexte très particulier, nous faisons une campagne de très belle qualité. Bordeaux a su travailler sa désirabilité, exciter le marché avec un grand millésime et un effort sur les prix qui a permis aux amateurs de se dire « là, j’y vais ». On a aussi eu une très belle campagne au niveau des particuliers à La Vinothèque, et ce n’est pas fini, puisqu’elle dure généralement jusqu’en octobre. L’une des bonnes surprises cette année, c’est que, malgré le problème des taxes aux USA, encore remises en question le 12 août, on a fait une campagne primeurs extraordinaire aux Etats-Unis, alors que les Américains ne savent pas encore combien ils vont payer de taxes. Cela montre la force de Bordeaux.

Quel est le “top” des marques qui se sont arrachées lors de cette campagne primeurs ?
Ce sont les valeurs sûres, qui chaque année ont un marché, quel que soit le millésime. Ce qui est aussi intéressant, c’est que ce nombre de crus s’est élargi par rapport aux autres années, avec une bonne centaine de vins qui se sont arrachés. Tous les crus de notoriété ont marché. Il y a eu un engouement collectif, avec une demande supérieure à l’offre. Il y a beaucoup de vins qu’on a vendus en allocations, à des clients historiques, et qu’on n’a pas pu offrir à de nouveaux clients, faute de stocks suffisants. Bordeaux se désire et se mérite.
 
Qui, dans le peloton des 15-45 €, s’impose comme de très bons rapports qualité-prix en 2019 ?
On a retrouvé des prix de consommation dans beaucoup de châteaux. Une multitude de vins dans cette fourchette sont des vins de notoriété. Les amateurs ne se sont pas trompés et ont acheté en masse des vins en dessous de 50€, c’est ce qui a fait la force de cette campagne. Beaucoup de vins ont retrouvé leur public, et cette campagne a bien montré que Bordeaux avait encore beaucoup d’amoureux !