Laurent Panigai, ancien directeur général adjoint de Nicolas Feuillatte et nouveau directeur général du Syndicat Général des Vignerons, nous livre sa vision des grandes tâches qui l’attendent pour rassembler les vignerons et transformer la période de crise en opportunité.

Les Champenois vous connaissent mais pouvez-vous rappeler votre parcours à nos lecteurs ?
Comme beaucoup, je suis passé par l’Agro-Montpellier où je me rappelle avec émotion mon premier cours de viticulture que notre professeur Denis Boubals débutait en insistant sur le caractère mondial de la viticulture. On était d’emblée plongé dans cette réalité d’une viticulture de plusieurs millions d’hectares dont l’histoire nous emmenait bien au-delà de nos frontières avec un berceau près de la Géorgie… Cette perspective mondiale m’a marqué, d’autant qu’à l’époque on voyait émerger des nouveaux territoires aux États-Unis, en Australie, on ne parlait pas encore de Flying Winemakers, mais on en avait déjà l’ébauche. J’ai commencé ma carrière au pôle technique du Comité Champagne où je suis resté 27 ans, par choix, engagement et conviction. J’ai travaillé sur la mise en place des stations météorologiques, la viticulture raisonnée qui a donné naissance à la viticulture durable, sur le réseau Matu pour les vendanges, un dossier affectif pour moi parce qu’il m’a permis de collaborer avec les correspondants de l’Association viticole champenoise, des bénévoles passionnés par leur métier… En 2014, j’ai rejoint le CVC Nicolas Feuillatte, en tant que directeur général adjoint, où j’avais la charge d’encadrer trois grandes directions, dont celle en charge de la relation avec les adhérents, environ 80 coopératives, et derrière elles un tiers des viticulteurs de la Champagne !

Quelles sont vos priorités en arrivant aujourd’hui à la direction du SGV ?
J’arrive dans un contexte économique difficile. Mais je regarde cette crise en essayant de l’envisager sur le temps long. La Champagne s’est construite à travers une série d’épreuves. Prenons le vin de Champagne, c’était un vin tranquille, plutôt acide, un peu maigrelet, qui a trouvé dans la technique de la deuxième fermentation en bouteille un territoire d’expression, une deuxième vie, la possibilité pour le raisin de continuer de mûrir… À la fin du XIXe siècle et jusqu’en 1945, la Champagne a connu des difficultés, dont le phylloxéra qui a fait disparaître des vignobles septentrionaux, elle en est sortie plus forte en donnant naissance à des organisations collectives comme l’AVC, l’appellation, le Comité Champagne, le SGV… Aujourd’hui, dans cette nouvelle période de crise, je me dis que la Champagne a l’opportunité de continuer cette grande histoire en se concentrant sur un ensemble d’éléments qui construisent la feuille de route du vignoble champenois dans son ensemble et du Syndicat Général des Vignerons en particulier. Il y a ainsi sur la table le dossier du changement climatique, celui de l’adéquation de nos pratiques à une attente environnementale qu’on doit satisfaire de manière impérative, la révision de l’aire d’appellation…

On a construit quelque chose de formidable sur le plan de la production avec le cahier des charges de l’appellation, grâce auquel nous sommes une communauté de savoir-faire. Aujourd’hui, il faut continuer en développant une communauté de faire-savoir. Historiquement, les marques ont été les locomotives de la révélation des terroirs et des produits. Elles ont emporté la Champagne vers l’hédonisme et le rêve. Cela s’est fait par l’addition d’initiatives, de visions et d’énergies individuelles. Je pense que ce travail doit être poursuivi mais que l’on doit aussi se poser la question de la mise en commun de notre culture, de l’accompagnement de l’immatériel, comme on l’a fait sur la partie des savoir-faire productifs. Le classement au patrimoine mondial de l’UNESCO a été un premier pas. Grâce à lui, on a aujourd’hui les fonts baptismaux d’un environnement qui nous permet de comprendre que nous avons entre nos mains un territoire particulier, avec une histoire particulière, un bien avec des valeurs à la fois uniques et universelles.

Il y a justement au vignoble des artisans qui peuvent venir élargir cette construction et cette offre champenoises en leur donnant une coloration, une personnalisation plus marquée, grâce à des vignerons désormais mieux formés. Il ne s’agit pas de s’inscrire dans le déni de ce qu’a été l’histoire du champagne, qui s’est appuyée sur l’assemblage des terroirs. Il faut la continuer, mais de profiter aussi des possibilités que nous apportent le changement climatique : les contraintes météorologiques permettent d’avoir davantage de complétude sur des territoires plus petits.

On a un vignoble qui a perdu des parts de marché. Il doit se mettre en ordre de marche pour les reconquérir mais dans l’optique que j’ai évoquée. Cela ne consiste pas à les prendre au négoce, mais à proposer une offre complémentaire, qui fasse sens par rapport à ce qu’est aujourd’hui l’évolution des usages de la société. Il y a une demande pour de la relation directe. Il faut être capable en face de mettre une incarnation, je pense que c’est un élément fort sur lequel le vignoble peut s’appuyer et avec lequel on peut aller conquérir de nouveaux types de consommateurs à l’échelle mondiale.

Que faire face à un SGV tiraillé entre des intérêts divergents, je pense aux différences entre les vignerons indépendants et les vignerons livreurs ?
Les projets entrepreneuriaux dans le vignoble sont plus diversifiés qu’autrefois. Pour moi ce n’est pas un problème, c’est un atout. La question c’est comment à partir de cette diversité donner un sens commun au vivre ensemble. L’un des axes, c’est de prendre des sujets qui vont au-delà de la logique et des capacités individuelles. Quand je travaillais au CIVC, un exemple qui m’a frappé était celui de la date des vendanges. C’est une décision à un moment donné intime, individuelle, mais elle a encore plus de puissance quand elle est gérée dans le collectif. On doit parvenir à faire cohabiter une diversité de décisions, de projets individuels, en prenant le bon cadre pour arriver à un gagnant-gagnant entre l’individuel et le collectif. Prenons le changement climatique, je n’imagine pas que toutes les initiatives individuelles adaptatives qui font déjà sens, ne prennent pas encore plus de sens si elles sont gérées dans un cadre collectif. Aujourd’hui le Syndicat Général des Vignerons peut faire encore plus sens parce qu’il y a de nouveaux territoires, de nouveaux enjeux qui s’offrent à nous. Je vais prendre l’image d’un orchestre, on doit orchestrer la symphonie champenoise tout en permettant de temps en temps à des solistes de donner le ‘la’.

Il faut aussi impliquer davantage les jeunes générations. On est une Champagne qui s’est construite sur un modèle de croissance avec lequel on est passé depuis 1945 de 10.000 à 34.000 hectares, 2500 kilos/hectare à plus de 10.000. Il est derrière nous. On ne connaîtra pas dans les prochaines décennies un modèle en linéarité avec ce qu’il a été. Donc si on veut bâtir ce nouveau modèle, il faut aujourd’hui le confier aux générations qui en auront la gestion, en leur expliquant qu’il y a une modernité et des réalités qui vont s’imposer à eux, et en leur demandant ce qu’ils veulent : entrer dans un monde libéral où le marché dictera les usages via son offre ? Comment pensez-vous faire cohabiter la promesse d’un territoire et d’un métier artisanal avec cette modernité et ces innovations qui arrivent ? On a par exemple de l’intelligence artificielle, de la robotique, comment concilier cela avec un produit qui dans l’imaginaire collectif est un produit historique doté d’une essence, d’une âme ?