Lorsque Philippe Raoux rachète le château d’Arsac en 1986, il a d’autres préoccupations que le classement des Crus Bourgeois car la tâche qui s’annonce devant lui est immense. Le château est délabré, il ne reste plus que 4 hectares de vignes. Patiemment, les défis seront relevés. Un travail de fond et des choix judicieux finiront par aboutir, récemment, au classement de Cru Bourgeois Exceptionnel. Itinéraire d’un propriétaire éclairé.

Le château d’Arsac, ce fut, tout de même, la propriété des Sires d’Arsac dès le 12ème siècle (qui choisirent le camp des anglais durant la Guerre de Cent Ans) puis de Thomas de Montaigne, frère du philosophe au 16ème siècle, et du comte de Ségur. Le Feret de 1928 nous dit que cette propriété s’étendait sur 543 ha (250 ha aujourd’hui) et que “les vins se recommandent par beaucoup de finesse, de bouquet, et une grande distinction qui défie et surpassent certains crus classés des meilleurs”. Gérard Dubo, le Maire de la commune d’Arsac dit que Philippe Raoux “a eu surtout un coup de cœur” pour cette propriété, “mais ces coups de cœur peuvent parfois coûter cher si l’on se trompe”. Et c’est sans doute la certitude qu’il y avait là un fort potentiel qui motiva Philippe Raoux à acheter ce vignoble presque en ruines.

Philippe se souvient : “la propriété était à l’abandon, elle avait été achetée par une famille d’aviculteurs belges, qui faisait des poulets”. On trouvait “six poulaillers industriels à l’emplacement actuel des vignes”, sur l’une des plus belles croupes de graves, la colline du Monteil.
Philippe s’attache en priorité à reconstituer progressivement le vignoble. Celui-ci atteint désormais 104 ha, d’un seul tenant. “Les chais ont été rénovés d’un coup sur deux années”, précise-t-il. Et quand on lui demande d’où vient la couleur bleue des murs extérieurs des chais, Philippe répond qu’ils étaient badigeonnés, dès la fin du 19ème et début 20ème, avec les restes de citernes de sulfate de cuivre. Une couleur qu’amplifie Philippe et qui n’est pas sans rappeler le bleu Klein. Des chais bleus, en rupture avec le classicisme du château.

En effet l’historien Jean-Pierre Méric décrit le château lui-même comme une “sorte de Moulinsart qui ne manque pas d’allure”. Mais Philippe commente : le château est, en 1986, au moment de l’achat, “dans un grand état de délabrement et je ne voulais pas le conserver. Mon père m’a conseillé de le garder ‘car, tu verras, tu seras content de l’avoir’. On a refait la toiture et bouché les fenêtres avec des parpaings”, en attendant… Et il aura fallu attendre 1999 avant que le château, audacieusement réhabilité, deviennent habitable. Un bâtiment qui, grâce au choix des matériaux – acier, bois, toit en verre – contribue à propulser la propriété dans la modernité, comme le souhaitait Philippe, car il n’était pas question de reproduire les conventions bordelaises. Et comme si la manière de réhabiliter un château lourd d’histoire ne suffisait pas, l’art contemporain y fait son intrusion.

Le jardin des sculptures

Cette modernité est renforcée depuis 1992 par “l’acquisition, chaque année, d’une œuvre signée d’un artiste contemporain majeur”. Ce sera “le jardin des sculptures” : des créations que l’on trouve disséminées au sein du parc et du vignoble. Ce projet sera récompensé, en 2017, par un Best of wine tourism dans la catégorie art et culture. Le château est régulièrement visité depuis quelques années par des musées.
Gérard Bono, le Maire d’Arsac se félicite du caractère visionnaire de Philippe raoux : “il a été regardé avec certes de la curiosité mais aussi des sourires en coin. Niki de Saint Phalle, dans le Médoc on ne savait pas trop qui c’était. Et puis Philippe a eu l’intelligence d’ouvrir sa propriété à une époque où personne le faisait : il a été précurseur alors que les grands portails des châteaux étaient fermés. Chaque fois qu’il a été sollicité par la commune, les écoles ou les collèges, Philippe a toujours répondu favorablement aux demandes, sans attente de retour ; c’est une forme de générosité, il n’y avait pas de calcul”.

Le combat

Au début du 20ème siècle, la crise du phylloxéra et la mévente des vins conduit à l’arrachage total de la vigne. “Si bien qu’à l’heure de la délimitation de la prestigieuse appellation d’origine Margaux, en 1954, le domaine, alors à l’abandon, s’en trouve exclu !” Il faudra toute la détermination de Philippe pour reconquérir, en 1995, cette appellation. Le Canard enchaîné avait titré à ce moment-là “Quand Margaux dégrafait son aire sage”. Philippe se souvient : “d’habitude c’est le syndicat qui demande pour ses adhérents. Là, le syndicat a formulé tous les recours possibles”.
La bataille d’avocats tournera en faveur de Philippe Raoux qui obtiendra définitivement, en 2008, gain de cause après plusieurs années de combat. Christophe Reboul Salze (The Wine Merchant) lui aussi se souvient : “Il a gagné son combat contre tout le monde. Il a eu vraiment du monde en face”. Gérard Dubo, le Maire d’Arsac dit lui aussi “qu’il a mené vrai combat, un combat contre l’injustice et contre la mémoire oubliée, et qu’il n’a été aidé que par lui-même, même s’il y a eu autour de lui quelques fidèles comme Vincent Ginestet. Il a été en première ligne et à ce titre là, j’ai un immense respect pour lui”.

La classement en Cru Bourgeois Exceptionnel en 2020

Arsac était Cru Bourgeois Supérieur en 1932, comme en 2003 (classement annulé). Des progrès incontestables ont été accomplis. Le premier barrage de la dégustation franchi, Philippe Raoux fait remarquer que “pas mal de critères étaient alors satisfaits, notamment sur l’environnemental et l’accueil. Notre personnalité c’est l’association de l’art et la vigne”. Une personnalité qui vaut au Château d’Arsac d‘intégrer le groupe des Crus Bourgeois Exceptionnels.
Et également de mentionner que c’est un résultat d’équipe : “celle-ci est très contente. Les gens ont compris que c’était la récompense de leur travail”. Un aboutissement qui n’empêche pas le propriétaire de se projeter déjà vers l’avenir et l’horizon 2025.

Ce serait, entre autre, de voir les effets de la nouvelle politique de rémunération du personnel agricole. Olivier Bonneau, le Directeur Technique du château d’Arsac, décrit le nouveau dispositif : “on a révisé récemment notre système de rémunération qui ne se fait plus au pied seulement mais qui inclut désormais d’autres critères sur la qualité. C’est le résultat de trois années de négociations. Vous faites moins de pieds mais vous le faite mieux”, résume-t-il. Outre une augmentation des salaires, une prime qualitative a été mise en place depuis décembre 2019.
Mais Philippe Raoux justifie aussi cette nouvelle politique par le fait que “les gens s’abimaient beaucoup. Il faut que les gens soit heureux. Ce nouveau volet social nous met dans la capacité de faire encore mieux pour 2025. Pour la Crus Bourgeois Cup !” s’exclame Philippe. Et de conclure : “qu’est-ce qui nous rendra encore plus exceptionnel dans 5 ans ?” Le voilà, le nouveau challenge : 34 années n’auront pas eu raison de la motivation.