(photos F. Hermine)
(photos F. Hermine)

Le domaine du château Prince Pierre Napoléon Bonaparte vient de sortir ses premières cuvées d’AOP Calvi dans les trois couleurs. Histoire d’un vignoble corse créé ex-nihilo en quatre ans par les frères Grisoli.

Le projet est impressionnant et ambitieux. Surplombant la côte sauvage et majestueuse, entre Calvi et Galéria, des coteaux entiers plantés de jeunes vignes, prises sur le maquis qui enveloppait tout le paysage il y a encore quatre ans. 23 hectares, à terme 35, ont été percés de fosses pédologiques pour choisir les meilleures alliances sols-cépages (pas moins de sept granits différents) avant d’être plantés majoritairement en blanc, en vermentinu dominant complété de vieux cépages autochtones (rimenese, genovese, codivarta, bianco gentile…), et en rouge, principalement du sciaccarellu, cépage phare de l’AOP Calvi, assorti de cinsault, minustellu, niellucciu, aleatico, carcajolo nero… En haut de la colline, les ruines du château du Prince Pierre Napoléon Bonaparte dominent le chantier dans l’attente d’une renaissance. Le nouveau domaine de plus de 80 hectares porte d’ailleurs son nom. Le neveu de Napoléon, fils de Lucien, enfant terrible de la famille, s’était retiré à Calvi après moult déboires en Italie et en Louisiane et avait fait construire en 1851 cette grande bâtisse de pierres blondes qu’il appelait « ma solitude ». Ses héritiers finirent par vendre dans les années 60 à des « corso-lorrains » qui abandonnent finalement leur projet hôtelier.

Un domaine ex-nihilo

Le château au-dessus de la vallée de Luzzipeu n’est plus que l’ombre de lui-même, oublié dans un maquis inaccessible et squatté par des chèvres. Les frères Grisoli, Jean-Vincent et Jean-Raphaël, ont toujours connu le château. Leur grand-père avait acheté il y a une soixantaine d’années un hangar à bateaux dans la baie de Crovani pour aller pêcher. Les frères ont hérité de cette maison de vacances et après avoir prospéré dans l’immobilier pour l’un, le BTP pour l’autre, ils ont cherché un domaine viticole. Rien n’était à vendre ; il fallait le créer. Quand ils apprennent que le domaine de Torre Mozza, juste au dessus de la maison familiale, cherche preneur, difficile de laisser passer l’aubaine, même si le travail semble titanesque. Ils récupèrent d’abord le nom qui avait été déposé sans l’utiliser par un négociant en champagne. « La dénomination château, la seule dans l’île, n’a pas d’intérêt en Corse mais elle en a pour l’export comme la référence à Napoléon » reconnait Jean-Raphaël.

Un environnement protégé

Les Grisoli plantent les huit premiers hectares en 2017 avec les conseils de pointures locales en matière de vin, Pierre Acquaviva du domaine Alzipratu, Etienne Suzzoni du Clos Culombu, et « nous sommes parvenus à convaincre l’œnologue conseil Emmanuel Gagnepain de nous suivre dans l’aventure, raconte Jean-Vincent, installé comme jeune agriculteur. Nous l’avions contacté car en goûtant une centaine de vins corses, il ressortait que nos préférés étaient ceux auxquels il avait participé. Il était déjà très pris et a d’abord décliné la proposition mais lorsqu’il est venu dans ce maquis où tout était à faire, il a dit oui ».

Les Grisoli débauchent aussi du Centre de Recherche Viti-vinicole Insulaire Lionel Le Duc pour suivre le vignoble. L’ingénieur agronome connaît chaque parcelle de l’île. « Le domaine en zone Natura 2000 non loin de la Réserve de Scandola n’a jamais connu de traitement, précise Jean-Vincent. Il est très venté et de plus, il bénéficie des entrées marines ; il nous a donc semblé évident de le convertir d’emblée en bio et nous l’avons clôturé pour protéger les vignes des sangliers ». Le vignoble suit les principes biodynamiques depuis cette année en vue d’une certification Demeter ; il étudie également la replantation de haies et la mise en place d’agroforesterie au sein des parcelles. Après des vendanges manuelles (commencées le jour du 250ème anniversaire de la naissance de Napoléon, un signe de bonne augure), les premières vinifications ont eu lieu en septembre dans le hangar de la maison… en attendant la construction d’une cave dans 3-4 ans et un projet œnotouristique dans le château à reconstruire.