Dans le vignoble en terrasses sur les pentes de Côte Rôtie, les vendanges ne sont pas de tout repos. Au Domaine Burgaud, on ramasse les raisins de la parcelle la plus pentue avec une tyrolienne faite maison.

Toutes les parcelles du domaine Burgaud ne sont certes pas aussi pentues mais les coteaux ensoleillés de Côte Rôtie ne sont pas une longue vallée tranquille. Le vignoble est dur à travailler et rarement mécanisable. Cette parcelle de 3200 m2 sur la côte blonde surplombe le village d’Ampuis, sur la rive droite du Rhône, et les méandres du fleuve jusqu’à Condrieu. Elle était recouverte de ronces avant que Bernard Burgaud ne s’attèle à la défricher et la bêcher sur 80 cm de profondeur. Un travail de titan. Il venait de s’installer en 1980 après des études à Beaune – ça n’était pas courant à l’époque où l’on travaillait la vigne sans diplôme – et avait décidé de passer l’exploitation de son père Roger tout en vignes, “avec juste un peu d’abricots, de cerises et de haricots en attendant que la vigne donne, se souvient le vigneron qui vient de prendre sa retraite. On travaillait déjà par parcelles mais assemblées en une cuvée unique. On avait arraché gamay et viognier et tout était planté en syrah”.

45 mètres de dénivelé et 56% de pente

Dans les seaux des vendangeurs, sur la parcelle ramassée en quelques heures, on aperçoit bien quelques rares grappes de raisin blanc perdues dans une mer de rouges. C’était pratique courante il y a quelques décennies, davantage pour faire monter un peu le degré des vins vendus au négoce que pour arrondir les jus. Une tradition de longue date entérinée dans le cahier des charges de l’appellation qui autorise jusqu’à 20% de viognier dans les syrahs de Côte Rôtie. Mais la particularité de la parcelle ne réside pas dans son encépagement mais dans la façon que Bernard, surnommé Géo Trouvetout par ses proches, a trouvé depuis trois millésimes pour la vendanger. S’inspirant des transport des caisses par câble dans le vignoble suisse et des franchissements périlleux de vallées dans l’émission Les Routes de l’Impossible, il a imaginé un chariot coulissant pour remonter les caisses de raisins sur la petite route à flanc de coteaux.

Aidé dans son entreprise par un cordier d’Ampuis, un métier répandu dans la région au temps de la batellerie pour tirer les péniches sur le chemin de halage (aujourd’hui reconverti dans les filets de foot), il lui a commandé un câble synthétique, plus costaud que l’acier, facile à mettre en place mais surtout sans danger : “s’il lâche, il n’y a pas d’effet de fouet qui peut tuer tout le monde’ explique tranquillement Bernard. Pour la structure, trois troncs d’arbres de 4 mètres venant du Pilat voisin ont été coulés dans du béton avec la tyrolienne actionnée par un moteur de tracteur. “Et voilà le travail avec 80 m de câble sur 45 m de dénivelé et 56% de pente, même si ça ne s’adapte pas partout – il fallait une ligne droite sans murets entre les rangs de vigne”, détaille le retraité aux commandes de la machine avec le fidèle Jean-Michel réceptionnant les deux bennes de 20 kg, son frère Jean descendant les raisins au camion, son fils Pierre qui a repris le domaine début 2020 à l’organisation des vendangeurs, son autre fils Valentin entre les rangs…et une belle équipe de famille et d’amis qui ne manquerait pour rien au monde ces vendanges si particulières. “Avant on devait attendre le samedi pour embaucher une équipe de jeunes sportifs costauds pour vendanger cette parcelle, avoue Pierre Burgaud, le fils de Bernard. Aujourd’hui avec une équipe de retraités, ça marche !”

Une cuvée unique traditionnelle

Bien sûr en Côte Rôtie, il y a d’autres systèmes insolites comme le traîneau de Guigal sur La Landonne, le monorail de Gilles Barge, crémaillères, chenillettes ou simples hottes à dos mais la formule de Bernard depuis 2017 n’est pas passée inaperçue. “On m’a pris un peu pour un fou. Bon, ça ne remplace pas vraiment la main d’œuvre mais ça enlève de la pénibilité et ça crée une bonne ambiance”. Les raisins rejoignent ensuite les cuves béton de la cave, à 10 minutes en voiture, avant en moyenne 15 mois d’élevage en fûts (dont 20% neufs).

Le domaine Burgaud, qui avait bénéficié d’une jolie notoriété jusque dans les années 2000, avait quelque peu été oublié avec sa cuvée unique à une époque où il est de bon ton de proposer toute une gamme. Pierre, l’ainé des enfants, ingénieur agro qui a repris le domaine après 8 ans au marketing de Castel Frères, n’entend pas changer le style traditionnel du vin, juste essayer différentes origines de bois pour les fûts mais pas de cuvée parcellaire en vue. “La pomme ne tombe pas trop loin de l’arbre, ironise-t-il. Nous avons aujourd’hui un déficit de notoriété car nous avons vécu sur nos acquis. Je vais m’attacher à rassurer nos clients, leur expliquer que le domaine est entre de bonnes mains, et le faire connaître davantage car il reste l’un des derniers à n’élaborer qu’une cuvée”.