Un dossier consacré aux vins rouges du Roussillon, paru dans le numéro de février du magazine britannique Decanter, fait polémique depuis quelques jours : les vins du Roussillon y sont en effet, particulièrement maltraités. Un jugement qui a inspiré à Sylvie Tonnaire, rédactrice en chef de “Terre de Vins”, la réaction suivante.

Aïe, comme ils doivent être mal à l’aise nos confrères britanniques, malheureux auteurs d’une dégustation à ce point en décalage avec la réalité. N’ayons pas peur des mots, le Roussillon est le plus beau vignoble du Sud de la France voire de l’Europe. Pourquoi ? Pour trois raisons simples :

1 – la géographie : depuis la Méditerranée jusqu’à la cime du Canigou; le Roussillon dispose de tous les reliefs et de tous les climats avec un atout majeur : sa rose des vents, sans épines et toujours frémissante. Croyez-en une adepte du pique-nique reportage pratiqué depuis quinze ans, même en plein été il faut bien choisir son coin pour croquer un bout car il y a toujours du vent. Un bonheur pour la vigne, tant d’un point de vue sanitaire que de celui des fameuses amplitudes thermiques jour-nuit si précieuses pour l’élégance.

2 – la géologie : pris en sandwich (j’utilise à dessein un mot anglophone pour être comprise par-dessus la Manche) entre le massif pyrénéen et celui des Corbières, le vignoble se présente comme un millefeuille sur la tranche offrant une variété de sols miraculeuse (schistes de toutes sortes, couleur d’ivoire ou de charbon, arènes granitiques encerclées de spectaculaires blocs de granit, le tout perché sur des plateaux à plusieurs centaines de mètres d’altitude ; argilo-calcaires et j’en passe). Une aubaine pour la diversité ampélographique.

3 – le patrimoine ampélographique justement : à deux titres, la diversité des sols est propice à celle des cépages et encore plus important, le département étant voué à vitis vinifera depuis des siècles, le cheptel de vieilles vignes est ici comme nulle part ailleurs… Les vieux carignans, les grenaches blancs, gris ou noirs, les maccabeus et autres muscats, avec leurs ceps noueux et torturés produisent peu mais bon, c’est d’ailleurs ce qui les a toujours sauvés.

Ces trois raisons simples se conjuguent à l’Histoire de la viticulture, c’est ici que sont nés les vins doux naturels, miraculeux de longévité. S’ils sont passés de mode aux yeux du plus grand nombre, pour les autres, ce n’est que du bonheur : voir notre hors-série “Douceurs du Sud” de décembre 2012 (où Rosemary George attribuait un 18/20 au rivesaltes ambré hors d’âge 1947 de la maison Destavel, et deux 17/20 au Maury Mas Amiel 1969 et au Rivesaltes ambré 1955 du domaine Mounié).

Les vignerons produisent donc de moins en moins de doux mais vous savez, on ne se refait pas un vignoble comme ça, donc la production de vins secs est en majorité issue des ces merveilleuses vieilles vignes qui donnent les doux nectars cités plus haut. On voit mal comment les raisins donnant des jus qui traversent les siècles avec grâce constitueraient une mauvaise matière première pour des vins « normaux ». Cela peut paraître simpliste et finalement ça l’est, vous le lirez et l’entendrez mille fois : le vin naît à la vigne, le travail de cave est un accompagnement. Plus le raisin est beau et moins on a à intervenir sur sa vinification.

Autre conséquence du triptyque géographie, géologie, ampélographie du département : le vignoble du Roussillon est l’un des moins mécanisables, l’un des moins productifs, bref l’un des moins rentables. Alors que viennent y chercher les géants du vin, les Magrez, Thunevin, Chapoutier, Lurton pour ne citer que ces trois-là, régulièrement encensés par la presse mondiale ? Il n’y a pas d’autre réponse que la qualité, l’originalité des terroirs, la race des vins, appelez ça comme vous voulez. Et s’ils sont là, c’est parce qu’avant de venir ils ont gouté très bon : ils ont goûté les vins puissants et profonds de Gérard Gauby (je recommande la cuvée Vieilles Vignes, indescriptible), les grenaches incroyablement aériens d’Eric Laguerre, les carignans gourmands et minéraux du domaine Vaquer, sans doute même ont-ils été agacés d’une verticale déconcertante de Casenove, et on ne leur aura pas épargné la leçon de doux de Rancy ou du regretté Bernard Sapéras, et je peux vous en aligner jusqu’à demain matin, en Roussillon il est plus difficile de citer les domaines et coopératives (car en Roussillon on y trouve des trésors) à éviter que les autres.

Je pense que la meilleure réponse au dossier de Decanter est là : bien sûr le Roussillon accueille des installations de vignerons venus de partout, ils sont attirés par l’accessibilité des vignes combinée à leur potentiel, mais ceux dont les noms sont déjà au firmament du monde du vin, ceux qui alignent des flacons aux prix stratosphériques, ils ne viennent pas pour l’attrait d’un rendement optimal toujours en dessous de 25 hl/hectare, pour les vignes en gobelet tordues et rabougries. Ils viennent juste pour l’excellence ; le reste, ils n’en n’ont rien à faire, ils l’ont déjà et depuis longtemps.

Sylvie Tonnaire

A lire sur le même sujet : l’article de nos confrères de L’Indépendant et le blog de Vincent Pousson.