Alors que les Habits de lumière qui animent chaque année l’Avenue de Champagne à Epernay se tiendront les 10, 11 et 12 décembre, Terre de vins est allé rencontrer Franck Leroy, pour comprendre comment en 20 ans, le maire de la capitale des bulles a réussi à transformer la ville en véritable destination œnotouristique.

En tant que maire d’Epernay, quel a été le principal obstacle pour faire évoluer la ville vers une destination plus touristique ?

La difficulté de l’aménagement a été de composer avec cette contrainte majeure qui place la première zone d’activité industrielle au cœur même de la ville et non dans la périphérie, ce qui est rarissime, avec tous les flux de camions que cela implique. Nous avons dû faire en sorte que cette dimension industrielle ne fasse pas perdre son cachet et son attrait à la cité pour un piéton ou un cycliste, que les gens y trouvent des terrasses et tout ce qui fait l’agrément des villes touristiques. En même temps, c’est une grande richesse que d’avoir ce réseau de 110 km de caves sous Epernay. Il serait aberrant qu’elles soient demain vides de bouteilles parce que celles-ci auraient été mises dans des entrepôts climatisés à l’extérieur de l’agglomération.

Il est parfois difficile de fédérer les négociants autour de projets collectifs, le projet de musée du champagne, par exemple, a longtemps été perçu comme une potentielle concurrence pour les visites des maisons…

Je vais vous contredire. Cela a été très simple. A partir du moment où on engage avec les maisons de champagne non pas un dialogue momentané, mais inscrit dans le temps, on apprend à s’apprécier, à se comprendre, et tout devient plus facile. La première réalisation que j’ai faite lorsque j’ai été élu maire en 2000, ce sont les habits de lumière. Et on l’a accomplie avec les maisons de champagne ! Elles ont même été à l’origine de cette idée. Au départ, nous avons dû avoir cinq-mille personnes présentes. C’était sur invitation. Devant l’affluence, il était évident qu’il fallait ouvrir au grand public. Le succès appelant le succès, on s’est tous mis à imaginer des choses plus ambitieuses. C’est la création des habits de lumière qui a fait murir le projet de l’Avenue de Champagne débuté en 2005.

Il est vrai que mon prédécesseur, qui avait par ailleurs d’immenses qualités, avait déclaré aux maisons : « on fera l’Avenue de Champagne le jour où vous la paierez, parce que c’est pour vous qu’on la fera ». J’ai pris le parti inverse. Depuis le départ, je me suis toujours dit, l’Avenue de Champagne sera sûrement le chantier le plus compliqué que j’aurai à gérer, parce qu’on n’a pas le droit de se tromper. Vous la ratez, vous êtes mort. Vous-même déjà, et en plus vous défigurez la ville ! Nous avons donc travaillé avec quelques-uns des meilleurs urbanistes et architectes paysagistes, ainsi qu’avec les maisons. Nous les avons convaincues du problème esthétique que constituait le fait d’avoir devant chez elles un kilomètre de voitures stationnées de chaque côté. Vous ne pouviez pas faire la photo d’une maison de champagne sans avoir les automobiles de leurs salariés au premier plan. Avant, nous avions une voirie qui occupait les deux tiers pour la voiture et un tiers pour les trottoirs, maintenant, c’est l’inverse. On a replanté 250 arbres pour revégétaliser cette avenue alors qu’il n’y restait que quelques arbres malingres. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas parfois des points de divergence. Il y a 25 ans, quand j’étais adjoint à l’urbanisme, j’ai empêché une maison de raser un hôtel particulier alors qu’elle voulait le transformer en parking. Leur vision du patrimoine a évolué depuis.

Lorsque nous avons présenté le musée aux maisons, on n’a pas eu à les convoquer pour leur demander de l’argent. Spontanément, elles nous ont dit : « On participe, cela fait tellement longtemps qu’on attend ce château qui était d’une tristesse absolue avant, et qui est aujourd’hui d’une beauté stupéfiante« . A travers leur partenariat, elles ont renoué avec une tradition très ancienne de parrainage, si l’hôpital s’appelle Auban-Moët, cela ne tient pas du hasard ! Bien-sûr, nous avons fait en sorte que ce musée ne soit pas une concurrence pour les visites des maisons. Nous n’allions pas faire 50 mètres de galerie factice. Il fallait jouer la complémentarité, et mettre davantage l’accent sur l’histoire.

De fil en aiguille, en élargissant l’offre, on rallonge la durée de séjour à deux, trois, quatre jours… C’est cet ensemble d’éléments, ce puzzle, qui finit par faire une destination touristique. Ainsi, le ballon représente encore une autre expérience, qui vient s’additionner à la découverte souterraine. Elle est construite autour de la notion des paysages du champagne, en lien avec leur classement à l’UNESCO. On se demandait à l’époque comment créer des endroits où on puisse voir ces paysages, la manière dont ils ont évolué. Nous avons d’abord voulu aménager une tour en bois, mais nous nous sommes heurtés au problème de l’accessibilité pour les personnes handicapées. Nous avons alors pensé au ballon, une vieille tradition en Champagne depuis son utilisation par Mercier à l’exposition universelle de 1900.

Un autre aspect important consiste à veiller à qualifier cette offre. Je me souviens que nous avions fait il y a quelques années avec Jean-Luc Barbier (président de la Mission Unesco) et Pascal Férat, des visites mystères. Ils s’étaient fait passer pour des tiers et avaient contacté des entreprises qui faisaient du tourisme. Ils se sont aperçus que certains acteurs s’étaient improvisés professionnels de ce secteur, et qu’ils donnaient une très mauvaise image de la Champagne. On ne peut pas se permettre quand on parle de champagne d’être dans la médiocrité. Le champagne véhicule l’excellence. C’était donc à nous d’élever le standing de la ville, pour que les gens qui arrivent ici ne se disent pas en voyant Epernay : » j’attendais autre chose ». Cela a été le travail de vingt ans.

Quels sont les grands projets touristiques de la ville pour le futur ?

Le projet de l’île bleue vise à créer dans la plaine inondable entre Epernay et Aÿ, un plan d’eau de 30 hectares. Pour y parvenir, cet espace sera confié à un carrier qui extraira pendant neuf ans des matériaux. Ces derniers seront évacués par le canal afin d’éviter les flux de camions. Nous avions acheté tous les terrains et obtenu toutes les autorisations, mais nous étions bloqués par les fouilles archéologiques très coûteuses que nous devions financer au préalable. Lorsque le président de la République est venu en 2019, nous lui en avons parlé en lui indiquant que ce projet ne serait réalisable qu’avec l’appui de l’Etat, et nous avons obtenu il y a quelques mois une subvention de 800.000 euros du ministère de la culture, ce qui a permis de relancer le dossier à l’arrêt depuis cinq ans.

Le programme des Habits de Lumière est disponible en cliquant sur ce lien.