Tous contaminés, les vins français ? Tous menacés, les consommateurs de vin ? Suite au dossier polémique du mensuel Que Choisir, “Terre de Vins” a donné la parole à deux acteurs de la filière vin qui défendent l’idée inverse : oui, on peut trouver des vins sans résidus de pesticides !

L’affaire a fait grand bruit cette semaine, a été largement reprise dans les médias spécialisés comme généralistes, et n’a pas manqué de faire réagir des commentateurs de tous bords : l’enquête “La peste soit des pesticides” publiée dans le magazine Que Choisir, établit que sur 92 vins français analysés, conventionnels ou bio, 100% contiennent – dans des proportions diverses – des résidus de pesticides. Scandale sanitaire et environnemental, ou faux débat ? De nombreux contrefeux n’ont pas tardé à s’allumer, à commencer par celui de Pascal Chatonnet, l’œnologue bordelais dont le laboratoire a conduit les analyses pour Que Choisir. Tout en avançant que “rien ne démontre aujourd’hui que ce taux infinitésimal de toxicité est nocive pour la santé des consommateurs”, l’intéressé souligne qu’il “n’y a pas de vraie prise de conscience par la profession” à propos de l’utilisation des pesticides.

“Faux”, rétorque Ludovic Aventin. “Des vins sans résidus de pesticides, ça existe !” Créateur des caves Pierre Noble à Rouen, ce dernier pilote depuis 2009 le Mas Angel, un vignoble du Languedoc (AOC Faugères) possédé en co-propriété par 99 personnes. Une aventure collective, festive et… engagée, puisque Mas Angel préconise les vendanges manuelles et le travail des sols au chenillard, refuse les engrais chimiques, et réduit les traitements phytosanitaires au strict minimum, à la main, si bien qu’aucun résidu de pesticide ne figure dans le produit final. “Le raisin que l’on ne mettrait pas dans notre bouche, on ne le veut pas dans notre vin, précise Ludovic Aventin. Depuis le début, nous sommes suivis par un laboratoire et nous faisons des bilans phytosanitaires que nous publions sur notre site officiel. Sur quelque 130 résidus testés, on en trouve, au final, zéro dans notre vin”.

Philosophie

Une philosophie partagée par tous les actionnaires de Mas Angel. “Si l’on met du chimique dans les vignes, où est la notion de terroir ? Nous voulons transmettre à nos enfants, c’est pourquoi notre volonté première est d’avoir une terre vivante, avec des vers de terre en pagaille qui produisent de l’humus naturel. Tout cela vaut le coup de se fatiguer à la main, même si les rendements en pâtissent. Après, je ne veux pas jeter la pierre à ceux qui travaillent en conventionnel, c’est difficile de vendre une bouteille 3 € quand on fait du 20 hl/ha. Ce qui me surprend, finalement, c’est que l’on ait plus ou moins le droit de faire ce que l’on veut, cela laisse le champ libre à ceux qui n’ont pas de déontologie…”

S’il se dit “fier” que son vin ne contienne aucun résidu de pesticide et précise “ne pas être une exception, car beaucoup d’autres domaines travaillent proprement”, Ludovic Aventin concède toutefois que “certaines parcelles voisines sont travaillées en conventionnel, mais sont respectueuses, elles font attention à ne pas déborder sur nos vignes. Techniquement, on peut être contaminé par un voisin, cela peut arriver, mais ce sont souvent des traces infinitésimales. C’est pareil pour le cuivre : on a droit à 6, 5 kg/ha en bio, nous sommes environ à 800 g/ha. Tout est une question de juste mesure.”

Le grand flou des LMR

Ce sont les laboratoires Dubernet, structure basée à Narbonne et intervenant auprès de plus de 700 acteurs de la filière vitivinicole, qui ont réalisé les bilans phytosanitaires pour Mas Angel. Leur directeur Matthieu Dubernet, porte sur le dossier de Que Choisir un regard assez critique : “le sujet des pesticides dans le vin est complexe et sensible, mais en l’état, on a un sentiment de caricature, qui masque certaines réalités que l’on ne reconnaît pas forcément dans cet article”.

Selon lui, il y a tout d’abord un certain nombre d’imprécisions scientifiques : “cette étude globalise des sommes de molécules, ce qui n’a aucun sens d’un point de vue scientifique. Les pesticides sont composés de molécules dont la toxicité est très variable et ici, certains composés détectés sont anodins. Par exemple les phtalimides, qui ne sont pas un résidu mais un métabolite tardif d’une molécule apportée sur la vigne, et qui peut être issue d’autres sources”.

L’autre question clé soulevée par l’étude est, selon Matthieu Dubernet, celle des LMR (Limites Maximales de Résidus) : “il n’y a pas de LMR pour le vin, et c’est très regrettable. S’il y en avait, on n’aurait pas ce genre de débat ! Il se trouve que le législateur ne l’a pas souhaité car la LMR n’est définissable que sur des matières premières. Donc sur les raisins, pas sur le vin. Les teneurs détectées dans les vins analysés sont très faibles par rapport à celles des raisins de cuve.”

Quelle toxicité ?

Matthieu Dubernet rappelle qu’une règlementation du taux de transfert du raisin vers le vin est en cours de discussion au niveau européen, mais avance très lentement. “Mais si l’on imaginait par exemple un taux de transfert de 10%, on se situerait dans des résidus avec des valeurs beaucoup plus faibles. Certaines molécules en l’occurrence, ont un taux de transfert de zéro, et ne rentrent pas dans l’environnement. Certaines molécules synthétiques ont moins d’impact sur les sols que le cuivre autorisé dans le bio… Les démarches actives que nous mettons en place consistent à défendre des traitements qui éliminent les molécules traçantes, et produire des vins dans lesquels il n’y a aucun résidu”. A l’heure actuelle, sur tous les vins analysés par les laboratoires Dubernet dans le Languedoc-Roussillon, près de 50% contiennent zéro résidu, et pour l’autre moitié ce sont souvent “les mêmes deux ou trois résidus molécules qui reviennent”…

S’agissant de la toxicité de ces résidus, Matthieu Dubernet se veut rassurant : “de façon générale, on trouve des résidus en quantités très faibles, dont la toxicité est nulle d’après nos connaissances actuelles. Même s’agissant des vins qui sont en tête de classement dans Que Choisir : n’oublions pas que le premier élément cancérigène est l’alcool, et qu’avant d’ingurgiter une dose létale de ces résidus de pesticides, on serait déjà mort 50 fois. Du reste, la comparaison avec l’eau, que l’on a beaucoup lue ces derniers jours, n’est pas pertinente, car l’eau n’est pas une boisson dont la matière première est traitée, contrairement au raisin. Il faudrait plutôt comparer avec d’autres fruits, les pommes, les fraises, et là ce serait toujours favorable au vin…”

Au final, Matthieu Dubernet déplore qu’une telle étude risque de déboucher sur “une stigmatisation des vignerons et professionnels du vin, de les faire passer pour des empoisonneurs. Mais elle a un mérite : elle fait réagir, et fait office de catalyseur pour tous les acteurs de la filière. Elle oblige à aller plus vite, plus loin, plus fort dans une approche intelligente, saine et pondérée de la culture de la vigne. La question des pesticides et des traitements phytosanitaires est un sujet sensible, et toute la profession est concernée. Il faut intensifier cette dynamique, et ce dossier, au-delà d’une incompréhension dans la forme, fait office de piqûre de rappel”.

M.D.