Olivier Cuvelier (photo M. Boudot)
Olivier Cuvelier (photo M. Boudot)

C’est le jeudi 20 février que sera dévoilé le classement des Crus Bourgeois, qui renouent avec cette ancienne tradition après plus de quatre ans de travail et de réflexion. Olivier Cuvelier, président de l’Alliance des Crus Bourgeois, a répondu à nos questions dans le dernier numéro de Terre de Vins.

Président de l’Alliance des Crus Bourgeois du Médoc depuis 2016, Olivier Cuvelier aura été le grand artisan de ce classement que son prédécesseur, Frédéric de Luze, avait initié et porté avec conviction jusqu’à ses derniers jours. Âgé de 60 ans, père de trois enfants, Olivier Cuvelier – frère de Didier Cuvelier –, est président de H. Cuvelier & Fils depuis 1990, maison de négoce qui commercialise des grands vins de Bordeaux et vins de qualité, dont les Crus Bourgeois. Il est également gérant du prestigieux château Léoville-Poyferré, grand cru classé 1855 à Saint-Julien, et gérant du château Le Crock, en appellation Saint-Estèphe. Originaire du Nord, région que son père a quittée en 1947 pour développer ses affaires à Bordeaux, Olivier Cuvelier est connu pour sa discrétion, son pragmatisme et son efficacité. L’année 2020 nous dira s’il a eu raison de relancer un classement dans une société viticole qui aime la hiérarchie… dès lors qu’elle n’en est pas exclue. Verdict officiel le 20 février prochain, à retrouver bien entendu sur Terredevins.com.

2020 sera donc une année importante pour les Crus Bourgeois…
L’année est importante car c’est la date du premier classement dans sa nouvelle mouture. Mais ce n’est là qu’une première étape. L’année 2025 sera aussi importante que 2020 ! L’ensemble des crus qui formaient la famille des Crus Bourgeois en 2003 ne reviendront pas. Des châteaux l’avaient en effet déjà annoncé. L’idée est donc de tailler notre chemin, de faire notre travail et de monter en puissance afin de faire revenir des gens qui ont fait partie des Crus Bourgeois et font partie de l’élite. Pour être représentatifs, nous devons convaincre un certain nombre de marques, qui ont été Crus Bourgeois exceptionnels notamment, de rester à nos côtés.

Quel enjeu revêt véritablement ce nouveau classement ?
L’enjeu est clairement de ré-expliquer. Nous avons besoin de structurer ce marché bordelais qui est complexe. Ce marché rassemble une famille de 250 à 300 châteaux mais les acteurs étrangers prennent comme référence les prix les plus bas… On a donc besoin de structurer cette famille. L’enjeu est important pour les producteurs mais aussi pour les consommateurs. On doit mieux expliquer cette famille de crus. Peu de marques sont plus puissantes qu’un classement. 1855 est une sacrée ombrelle ! Il faut que ce classement reprenne du brillant et du prestige. Il en a besoin.

Les Crus Bourgeois bénéficiaient jusqu’alors d’un classement annuel qui ressemblait davantage à un label. Il s’agit cette fois d’un classement quinquennal. Vous aviez besoin de davantage de stabilité ?
Cette épée de Damoclès qui nous menaçait chaque année était épuisante. Pour les partenaires, et les maisons de négoce, comment s’engager sur une seule année ? C’est plus intéressant pour une durée de cinq ans. La reconnaissance annuelle est une machine folle qui tournait sur elle-même et qui n’était pas facile à gérer. Nous, dans le cadre de ce nouveau classement, on a donné la possibilité à tous les gens qui avaient obtenu cinq reconnaissances au minimum, entre 2008 et 2016, d’entrer sans passer par la dégustation. Cela a supprimé un peu d’angoisse pour chacun. Ils ont ainsi la possibilité par ce biais de rester dans la famille des Crus Bourgeois, en premier rang. Pour aller chercher les mentions complémentaires, Cru Bourgeois supérieur ou exceptionnel, il fallait déposer un dossier dès le début. Le deuxième classement en 2025, lui, ne permettra pas cette prise en compte historique.

Combien de candidats avez-vous enregistrés ?
Je ne peux pas le dire aujourd’hui car nous ne voulons pas diffuser une liste de recalés. Il y aura une liste à l’arrivée. La liste finale sera officialisée le 20 février 2020. Chaque propriétaire candidat sait ou va savoir ces jours-ci [cet entretien s’est tenu mi-novembre ndlr] s’il est Cru Bourgeois et dans quelle catégorie il évolue. Un appel a été prévu. C’est la seule fois où les membres du jury verront les candidats. Le jury final va compiler les notes et la seule fois où les membres du jury les verront, ce sera lors de l’appel, s’il y en a un. Le jury sera composé de six personnes dont le président, Gilles de Revel, et le vice-président, Bill Blatch, qui a été négociant et qui a une image de probité. Il y a, enfin, deux représentants des jurys de dégustations, un représentant attaché à la partie technique, un représentant attaché à la partie marketing.

Quelles garanties de sérieux apportez-vous quand on connaît les mauvaises ondes qui ont suivi le classement de Saint-Émilion ?
On est passé d’un système où l’on jugeait à l’aveugle des millésimes du présent à une logique de classement de propriétés pour donner un classement dans le futur. Cela a été un peu long à faire passer auprès des ministères. Nous, la dégustation représente 100 %. Cette dégustation donne accès aux épreuves suivantes. Elle est super importante. Elle s’est déroulée à l’aveugle. La propriété choisissait cinq millésimes entre 2008 et 2016. La dégustation s’est faite avec une trentaine de dégustateurs répartis en groupes de cinq dégustateurs. Il pouvait y avoir un appel à l’issue de la dégustation. À ce stade, les gens pouvaient demander une deuxième dégustation qui annulait et remplaçait. Tout a été fait très sérieusement. Le dégustateur devait mettre au final une seule note qui résumait la qualité des cinq millésimes.

Redoutez-vous les contestations ?
Il y en aura. Je ne les redoute pas. Ce n’est pas par forfanterie mais on y est préparés. On travaille avec un cabinet d’avocats toute l’année. Et on a beaucoup travaillé sur le sujet. Un avocat très malin va peut être trouver un biais, mais on a donné la possibilité aux gens de s’évader s’ils ne sont pas au niveau. Aussi, un candidat qui attaque, pour un classement de cinq ans, la décision sera rendue quand on sera déjà au classement suivant… Enfin, avec les Crus Bourgeois, on ne connaît pas les mêmes enjeux que les crus classés de Saint-Émilion ! Et c’était ça ou ne rien faire. Les bons auraient fini par s’en aller…

Qu’est-ce que cel va vous permettre de réaffirmer auprès des consommateurs ?
Cela signifie une identité forte, avec des vins produits dans des appellations médocaines. C’est aussi unique : les gens se sont soumis d’abord à une dégustation et nous avons validé la qualité de leurs produits avant d’aller plus loin. La qualité du produit fait qu’on devient ou pas un Cru Bourgeois. Tous ces châteaux ont été validés pour une qualité et pour un volume déterminés par millésime, avec un sticker par bouteille qui authentifie avec un QR code la traçabilité du vin. À Bordeaux, on vendait souvent soit les vins les plus chers, soit les moins chers. Entre 10 et 20 euros, nous, les Crus Bourgeois, on est imbattables ! On n’a jamais réussi à faire valoir combien nous sommes bons dans cette catégorie de prix. Nos propriétés sont les plus proches des crus les plus prestigieux et on a du mal à vendre ces châteaux, ce n’est pas normal ! Ce classement va nous aider à passer la seconde !

Propos recueillis par Rodolphe Wartel dans Terre de Vins n°63, toujours dans les kiosques.