Après deux mandats à la tête de l’Union des Maisons de Champagne, Jean-Marie Barillère a reçu la légion d’honneur. Celui qui fut l’un des timoniers de la profession pendant près d’une décennie revient sur le bilan de l’appellation depuis 30 ans et ses défis à venir.

Pouvez-vous nous retracer votre carrière ?

Je suis fils d’agriculteur et j’ai toujours voulu aider cette profession. J’ai donc fait « l’Agro », puis viticulture-œnologie, moins par passion pour le vin que pour pouvoir continuer à jouer au tennis dans le sud de la France à Montpelier ! J’ai débuté à l’INRA, à Pech-Rouge, à Gruissan, en essayant de transformer les problèmes techniques de la profession viticole en programmes de recherches, puis j’ai pris la direction de cette station expérimentale et je me suis intéressé à l’analyse sensorielle, comprendre par exemple comment des consommateurs pouvaient aimer ou détester un vin pour le même type de critère… En 1989, j’ai été recruté par Mumm et Perrier-Jouët. Un double choc : je passais de la recherche publique à une multinationale et du grand sud au grand nord ! J’ai d’abord aidé Seagram à améliorer la qualité de ses vins sur ses différents vignobles à travers le monde. Puis on m’a confié des responsabilités moins techniques comme la vente d’Heidsieck-Monopole qui a été mon premier gros dossier, très formateur, de négociation avec le SGV et Paul François Vranken. Cela m’a mis le pied à l’étrier, deux ans plus tard je devenais président de Mumm et Perrier-Jouët. En cinq ans, j’ai connu quatre actionnaires jusqu’à l’arrivée de Pernod-Ricard. C’est à ce moment-là que j’ai rejoint Moët-Hennessy où j’ai participé à la refonte de la stratégie industrielle et des approvisionnements avant de me consacrer à des mandats syndicaux.

Quel est le principal changement que vous retenez en Champagne depuis 30 ans ?

Lorsque je suis arrivé, tous les villages traitaient au même moment. On est passé à des parcours techniques différents pour chaque parcelle. Bientôt, grâce à la robotique, l’échelle sera celle du pied de vigne. Le CIVC a mené un travail considérable sur les questions environnementales. La contrepartie c’est que cette nouvelle viticulture a réduit nos rendements, tandis que les accidents météorologiques liés au dérèglement climatique se multiplient rendant les récoltes plus aléatoires. Notre vocation reste de produire, nous devons donc veiller à ne plus gaspiller un kilo de raisin d’appellation comme cela a pu se passer en 2020 et créer un dispositif de fixation du rendement plus souple. Je salue ici le travail en cours de mon successeur David Châtillon et de Maxime Toubart.

Ces questions environnementales sont complexes parce qu’elles nécessitent beaucoup de pédagogie vis-à-vis du consommateur. Celui-ci se focalise sur le recours à la chimie mais oublie souvent de prendre en considération la consommation énergétique. Pour utiliser moins de produits œnologiques dans les vinifications, on recourt par exemple à des traitements au froid très énergivores…

La Champagne ne doit-elle pas aussi apprendre à accepter davantage l’imperfection au nom des impératifs environnementaux ?

Je suis d’accord. Je suis convaincu que demain nous ne ferons pas le meilleur produit, ce qui en tant qu’ingénieur cartésien était mon objectif, mais certainement un produit de moindre qualité intrinsèque qui sera cependant mieux accepté par les consommateurs parce qu’il aura une empreinte environnementale plus faible.

Comment voyez-vous l’avenir du champagne ?

Je suis optimiste à condition de veiller à toujours anticiper les attentes sociétales et des marchés, et ne pas voir l’avenir seulement en tant que producteur… Nous avons la chance d’être un produit léger et fruité, ce qui représente autant d’atouts par rapport à un réchauffement de la planète et par rapport à ce côté festif d’appréciation de la vie, instantané, qui caractérise la jeune génération. Je préfère être aujourd’hui en Champagne que dans une région du sud dont les vins rouges ont du mal à accompagner une cuisine moins riche qu’il y a trente ans. Le champagne a connu des crises économiques mais jamais de désamour du public parce qu’il a toujours su évoluer, en passant par exemple d’un vin très dosé pour le dessert à un vin brut pour l’apéritif. Il est vrai que nous bénéficions de la mondialisation avec un peu de retard par rapport à d’autres produits parce que nous restons sur un art de vivre qui ne se copie pas aussi facilement qu’un fastfood ou une technologie. Un changement d’habitude alimentaire et de valeurs prend du temps. On l’a observé au Japon où cela s’est déroulé sur vingt ans. En Chine, il faudra attendre sans doute autant. Mais à un moment donné, ce mode de vie lié à l’image de la France veut être copié, et le champagne en fait partie, nous sommes un symbole de la France, et nous participons à son image.