Photo: JM Brouard
Photo: JM Brouard

Depuis bien des années, l’évolution des modes de vie a bousculé notre rapport au vin. Nous le buvons généralement très (parfois trop ?) jeune. Et pourtant, bien né, quelque soit la couleur, il peut procurer de grandes émotions après 10 ans, 20 ans et plus…

Beaucoup de gens n’ont plus de cave digne de ce nom, c’est-à-dire présentant des conditions optimales pour la conservation du vin, tant en termes de constance de température que du niveau d’hygrométrie. Cela n’était auparavant pas un vrai problème puisque les amateurs, à défaut de pouvoir conserver longtemps des bouteilles chez eux, pouvaient se faire plaisir au restaurant. Pas de chance, cette option n’est généralement plus disponible, l’immense majorité des établissements ne souhaitant plus porter la charge financière de stocks de vins en vieillissement. La course au jeunisme a encore une fois triomphé. Alors bien sûr, les vins bien produits sont bons, souvent tout en fruit, fougueux de leur jeunesse. Cela flatte les papilles, c’est énergique. Très bien. Mais aller s’aventurer parfois sur le terrain méconnu des vins qui ont un peu de bouteille révèle des émotions souvent grandes, pour le moins différentes.

Vinapogée, la célébration des vins épanouis

Pour sa 6ème édition, le salon Vinapogée se déroulait en cette mi-janvier porte Dauphine à Paris. Quelques citations discrètement affichées dans les carnets de dégustation donnaient le la : « il est urgent d’attendre ! », « Château Poujeaux 1928 n’aurait commencé à parler qu’en 1995. Et alors ? ». Sans remonter aussi loin dans le temps, une quarantaine de domaines avaient décidé de participer en suivant un principe simple : celui de présenter au public des vins dans la fleur de l’âge. L’on pourrait commencer avec les champagnes dont le potentiel de garde est immense et qui offrent, lorsqu’ils se patinent, une profondeur enthousiasmante, des arômes d’évolution de bon aloi. On pourrait d’ailleurs penser que seules les grandes cuvées vieillissent bien (excellent R.D 2002 de Bollinger, très grand Clos des Goisses 2007 en magnum de Philipponnat, éblouissant Dom Ruinart rosé 2004 en magnum…). Ce serait faire totalement fausse route. Les Bruts Sans Année, cuvée classique des maisons ou des domaines s’avèrent souvent magiques après 5 ou 10 ans de garde. Faites l’essai, vous risquez d’être surpris !

On pourrait aussi parler des vins liquoreux ou des vins doux naturels qui ont gravé dans leur ADN cette capacité à défier le temps et à attendre des sommets de complexité aromatique. Suduiraut 2001 goûte superbement mais c’est un jeunot qui ne demande qu’une chose, être oublié en cave pour quelques décennies supplémentaires. Vins blancs et rouges tranquilles ne sont pas en reste. Le Coteau des Treilles, ressuscité à la fin des années 1990 par Jo Pithon, produit ainsi des chenins splendides. Le 2012 est en pleine forme aujourd’hui, avec une bouche patinée et savoureuse. Une pointe oxydative fine et une allonge folle le rendent très charmant. Mais c’est le 2008 qui séduit encore davantage par sa droiture, sa netteté chirurgicale, ses notes florales de chèvrefeuille et de coing. Et une longueur sans fin. Alain Chabanon, grand viticulteur du Languedoc, montre aussi que ses terroirs pauvres argilo-calcaires de Montpeyroux donnent naissance à des vins parfaitement structurés et armés pour vieillir sereinement. L’Esprit de Font Caude 2005 est ainsi magnifique, avec des pointes truffées, des tanins bien souples et un soyeux de bouche admirable. Un adolescent de 16 ans épanoui et qui va continuer de grandir. On pourrait aussi citer les splendides Cahors du domaine Cosse Maisonneuve. La cuvée les laquets, plantée sur les 3ème terrasses de l’appellation, sont bâties pour la garde. Il suffit pour s’en convaincre de goûter le 2010, au fruité mûr mais d’une droiture édifiante et doté d’un équilibre évident porté par beaucoup de fraîcheur. De l’émotion, voilà ce qui caractérise tous ces vins épanouis. Pour finir de vous convaincre, quelques autres exemples : le velouté Clos Adrien 2011 de Terra Remota (superbe domaine espagnol en DO Empordà), le salin Sancerre 2013 de Vincent Gaudry, le ciselé Bourgueil Bretêche 2010 du domaine de la Chevalerie, le gracieux château Haut-Marbuzet 2012 ou bien encore le vibrant « Elise » 2014 du domaine La Terrasse d’Elise.