Bordeaux l’Anglaise s’émancipe. Les portails s’ouvrent, la vigne se dévoile. Visites inédites, nuitées de charme : de l’estuaire jusqu’au sud du vignoble, les projets fleurissent. Point d’orgue de ce réveil, le Centre Culturel et Touristique du Vin, magistral lieu de découverte, symbole d’une renaissance.

Salle comble à l’hôtel de ville de Bordeaux. Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères et maire, accueille la presse nationale et internationale pour ce qui constitue, dans la planète vin, de Hong Kong à la Napa Valley, du Cap à Mendoza, un événement majeur. Nous sommes en mai et, moins d’un an après le lancement du concours international, les architectes du Centre culturel et touristique du vin (CCTV) ont été sélectionnés. Dans les valises d’Anouk Legendre et de Nicolas Desmazières (cabinet d’architectes parisien X-TU), de Dinah Casson (agence londonienne de scénographie Casson Mann), les premières esquisses du futur temple mondial du vin. Le projet était attendu au tournant, et beaucoup espéraient un acte architectural fort. Une impulsion, aussi, sorte d’électrochoc pour (re)lancer l’œnotourisme dans la région.

NOUVELLE ÈRE

On aime un peu, beaucoup, à la folie… ou pas du tout ! Mais, force est de constater que par son allure, son ambition, le projet en impose. Imaginé conjointement par deux cabinets internationaux, le dossier a été sélectionné parmi 150 candidatures en provenance du monde entier. Pourquoi lui ? « Pour son audace », répond sans hésiter Alain Juppé. Ce concept à 55 millions d’euros constitue, en effet, une petite révolution pour Bordeaux, la bourgeoise discrète, qui a tardé à prendre le train de l’œnotourisme. Retenir cette candidature, c’est aussi s’affranchir de la carte postale du classicisme XVIIIe, marque de fabrique de la ville classée au Patrimoine mondial de l’Unesco.

La rupture est radicale. Bordeaux, enfin, s’offre son Guggenheim. Première pierre en 2013 pour l’édifice culminant à 37 mètres, et dont la spectaculaire charpente sera voilée d’une ombrière en verre sérigraphié, parsemée de capteurs photovoltaïques organiques… Ces capteurs donneront ses teintes changeantes au CCTV, du rouge doré au champagne, selon l’ensoleillement. La scénographie du temple du vin s’efforcera de le célébrer dans toute son « universalité », défendent ses architectes, avec pour fil conducteur un parcours inédit mêlant le sensoriel aux technologies les plus innovantes. De la cave au belvédère surplombant la Garonne, en passant par la « salle de dégustation polysensorielle », l’expérience promet d’être unique. Le projet hypermoderne de 10 000 mètres carrés sortira de terre en 2014. Pas moins de « 400 000 visiteurs par an sont attendus », assure Philippe Massol, le directeur du futur centre. « Avec le CCTV, nous aurons LA porte d’entrée, le point de départ des routes du vin qui sillonneront notre vignoble dans les années à venir », estime Georges Haushalter, président du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux. Car le projet intègre une grande plate-forme œnotouristique devant permettre aux visiteurs de préparer leur escapade dans les vignobles alentour. « L’objectif est de donner envie aux touristes d’aller dans les vignes et dans les châteaux », confirme Alain Juppé.

UN VENT NOUVEAU

Les vins parmi les meilleurs du monde et l’un des vignobles les moins ouverts de la planète. La réputation de Bordeaux a la peau dure. Et pour cause. À l’instar de la capitale aquitaine, les vignerons bordelais sont pendant des décennies restés célèbres pour leur forte propension à… la fermeture. En 2009, en Aquitaine, seul un visiteur sur dix plaçait le vin au centre de ses vacances, souligne un rapport d’Atout France (l’agence publique pour le développement du tourisme). Pour 57 % des touristes visitant l’Aquitaine, le vin est donc un « à-côté des vacances ». La marge de progression est énorme, et tout laisse penser que c’est du côté de l’offre que la partie se joue. Atout France pointe d’ailleurs les défis à relever : langues parlées dans le cadre des visites, horaires d’ouverture des propriétés, adaptation à tous les publics, lisibilité de l’offre… Voilà, en résumé, ce qui fait l’objet des critiques les plus nombreuses. Le fait que le CCTV arrive ici et maintenant ne doit rien au hasard. Il fait écho à un vent nouveau qui souffle sur le Bordelais depuis quelques années, marqué par le développement de nombreuses initiatives. Un observateur averti le confesse en off : « L’époque semble révolue où des propriétaires se permettaient de fermer leurs grilles pour passer leurs week-ends, les pieds dans l’eau, dans leurs villas du Cap-Ferret. » Élaborer les meilleurs nectars suffisait à leur assurer un avenir serein. La donne a changé. Crise de la filière, concurrence internationale, évolutions stratégiques… « Il s’agit aujourd’hui de trouver de nouveaux débouchés, par une meilleure valorisation de nos marques et des marges nouvelles, ce que le négoce ne permet pas toujours », confirme Ludovic David, directeur du Château Marquis de Terme (quatrième grand cru classé à Margaux). Partenaire de Mes Vignes (une société qui permet de s’acheter une parcelle sur un domaine viticole), Ludovic David représente ces châteaux, hier confidentiels et qui s’ouvrent depuis peu.

Soutard, à Saint-Émilion, magnifiquement rénové, Le Bosquet des Fleurs, en Entre-deux-Mers, havre de paix au cœur des vignes, le conte de fées nature d’Agassac, en Médoc… Voilà quelques-unes des étapes désormais incontournables de la région… en attendant l’ouverture du CCTV, en 2014 !