Photo:  Maison Perrier-Jouët
Photo: Maison Perrier-Jouët

Les 2 et 3 décembre, lors d’une vente exceptionnelle de la Maison Perrier-Jouët chez Christie’s à Londres une bouteille de 1874 sera mise aux enchères. Ce flacon nous raconte une histoire, bien connue grâce à un livre rédigé en 1905 par André Louis Simon, celle des tout premiers champagnes secs en Angleterre, et celle de la première mode des vintages, deux phénomènes intimement liés.

Dans les années 1860, avant l’avènement des champagnes secs, les champagnes millésimés ne suscitaient guère d’engouement et leur prix n’était pas beaucoup plus élevé que les non vintages. Et pour cause, écrivait le gastronome André Louis Simon en 1905, « ces vins (millésimés) en raison de leur douceur ne s’amélioraient pas en étant gardés de nombreuses années et leur valeur ne pouvait donc s’accroître au fil du temps« . Ainsi, « Le Mumm 1842 était vendu 62 shillings (la douzaine) en 1855 » alors que le tarif d’un lot identique de non vintages se situait aux alentours d’une cinquantaine de shillings.

La véritable histoire des champagnes secs et des vintages commence en réalité en 1848 lorsque M. Burne, un marchand de vins londonien, goûte à Epernay, chez Perrier-Jouët, le millésime 1846 avant qu’il ne soit dosé. Séduit par cette expérience, il demande à Charles Perrier la possibilité d’en importer en Angleterre. Le négociant tente de l’en dissuader : les Anglais ont acquis un certain goût pour les champagnes doux et le changement serait trop brutal. Mais Burne s’entête. Il en vend quelques bouteilles à un club de militaires très connu. « Ces Messieurs le trouvèrent si horriblement sec, que le marchand entreprenant eut l’humiliation de devoir reprendre ses vins et les remplacer par des champagnes plus doux« .

L’expérience ne suffit cependant pas à décourager cette « poignée de marchands de vins éclairés, impatients d’éduquer leurs consommateurs à boire les vins de la Marne dans un état naturel« . Simplement, sur les conseils des maisons, ils procèderont progressivement en baissant petit à petit les dosages. Ainsi, les premiers champagnes secs appréciés, tel que le « Very Dry de Bollinger 1865 », conservent des dosages assez conséquents. La nouvelle mode gagne d’abord Londres, portée par des maisons comme Pommery. En province, le mouvement est plus tardif. Le Ayala Very Dry très en vogue à Oxford grâce au Bullingdon Club où le prince de Galles aime retrouver de manière informelle ses anciens camarades de collège, jouera un rôle majeur.

Photo: Maison Perrier-Jouët

1874 : une année mûre qui consacra la mode des champagnes secs

C’est à partir de la commercialisation du millésime 1874 que la mode du champagne sec se généralise définitivement. L’année offre une maturité inhabituelle dans cette région septentrionale : l’été a été si chaud que les vins ont tous une légère teinte rosée ce qui lancera la mode du « slightly pink ». Nul besoin donc d’un dosage important pour corriger le tir. Certaines maisons vont même au-delà du dry en proposant des champagnes natures. Le millésime 1874 acquiert de ce fait une réputation considérable, peut-être même un peu excessive… La Wine Trade Review indique dans son numéro du 15 avril 1882 : « sans remettre en cause ses qualités indubitables, sa renommée n’aurait jamais été si forte s’il n’avait pas été encadré par d’aussi mauvaises années« .  

Toujours est-il que dans les ventes aux enchères de Christie’s, les prix battent tous les records. En 1887, un lot de douze magnums de Perrier-Jouët 1874 atteint la somme exorbitante de 800 shillings. Ce prix restera inégalé jusqu’aux années 1960. Dans cette compétition entre grandes marques, il est vrai que Perrier-Jouët caracolait déjà en tête depuis un certain temps. En 1875, par exemple, pour le millésime 1865, la marque avait déjà obtenu la première place avec un score de 111 shillings les douze bouteilles, juste devant Louis Roeder et Piper…

On ne négligera pas le rôle joué par certaines élites très « bling bling », avides de spéculation ou de reconnaissance sociale : des « courtiers joueurs et des aristocrates téméraires rivalisaient entre eux pour faire monter les enchères à des prix ridicules pour le seul plaisir de se faire remarquer. Ils payaient souvent certaines marques de champagne, deux, voire trois fois le prix auquel ils auraient pu acheter ce même vin chez leur marchand. » Une mode qui passera, puisque dans les années 1900, toujours selon le même auteur, ces enchères ne sont plus fréquentées que par les marchands de vins les plus importants, qui, naturellement, n’ont pas intérêt à faire grimper les prix.

Enfin, c’est à partir de cette période, face à la multiplication des fraudes, que la pratique consistant à mentionner le millésime sur les étiquettes et à l’intérieur du bouchon a commencé à se généraliser dans les maisons. Selon André Simon, Perrier-Jouët aurait été une des premières marques à user de ce procédé.

L’engouement pour le millésime 1874 dura particulièrement longtemps. En 1898, la cuvée 1874 de Perrier-Jouët se vendait encore au prix de 275 shillings la douzaine de bouteilles. Autant André Simon reconnaît les vertus des vieux vintages, autant il déplore que le millésime 1874 ait continué de cette manière à exercer une fascination bien après le moment de son apogée en termes gustatif. Au bout de 26 ans, il avait selon lui acquis un « goût lourd de cerise loin d’être agréable« . L’auteur se réjouit que cet emballement pour les très vieux champagnes ait fini par passer et conclut : « Le public commence à réaliser qu’il faut apprécier le champagne comme les femmes, selon leur maturité et non selon leur âge ; les vins de 1898, 1899 et 1900 se boivent maintenant librement et sont préférés par beaucoup au 1889 qui devient trop vieux« .

Sur ce point, André Simon s’est peut-être trompé. On déguste toujours aussi volontiers les très vieux champagnes, même si leur complexité nécessite d’être assez averti. Ils sont porteurs d’une émotion intense, celle de revivre un passé lointain et de communier l’espace d’un instant avec nos ancêtres. A ce titre, la nouvelle vente du 1874 ce 3 décembre, dont le lot comprend un séjour à la Maison Belle Epoque, pourrait susciter de nouveaux records. Quant à ceux qui préfèrent des champagnes plus jeunes, dans la vente de Christie’s figurent aussi des millésimes plus récents. Le plus jeune est un Belle Epoque rosé 2006. Terre de vins a eu l’occasion de déguster quelques-unes de ces cuvées : on ne peut que saluer la constance du style de la maison, toujours perceptible malgré l’œuvre du temps, avec des notes florales, d’une délicatesse et d’une fraîcheur infinies.

www.perrier-jouët.com