Acheté en 1920 à Martillac, le petit domaine familial, situé au milieu des grands noms de l’appellation bordelaise, s’est transmis de père en fille : Carole Peyrout a quitté son métier d’assistante sociale à l’hôpital de Pessac pour retourner dans les vignes.

C’est un petit domaine familial qui semble faire de la résistance au milieu des grands châteaux de Pessac-Léognan. Situé à Martillac, au sud de Bordeaux, le Château Lafargue est voisin direct du Château de Rochemorin, des vignobles André Lurton. Plus loin s’aperçoivent les vignes de Smith Haut Lafitte, grand cru classé de Graves et référence en matière d’œnotourisme avec son complexe hôtelier Les Sources de Caudalie. Au Château Lafargue, « nous avons une toute autre histoire à raconter », explique posément Carole Peyrout. Le domaine, repris par sa famille en 1920, célèbre cette année ses 100 ans. Et aux visiteurs qu’il reçoit, il montre une autre facette de Pessac-Léognan, tout-à-fait complémentaire de celle offerte par ses prestigieux voisins.

En 2016, Carole Peyrout a repris le domaine à la suite de son père, Jean-Pierre Leymarie. Jean-Pierre Leymarie avait lui-même succédé à ses parents en 1983. Avant ça, sur l’exploitation, les légumes, les fruits et le muguet avaient meilleure cote que la vigne. La famille a été parmi les premières à se lancer dans la culture du muguet dans les années 50. La commune de Martillac reste d’ailleurs un des plus gros producteurs, avec Nantes.

Mais lorsqu’il prend la tête de l’exploitation, Jean-Pierre Leymarie se concentre sur la vigne. Tout est à faire. Jean-Pierre passe de 2,5 hectares de vigne à 22 en prenant des fermages, il fait construire le chai, adhère au syndicat des Vignerons Indépendants et développe une clientèle d’acheteurs particuliers en courant les salons. Le Château Lafargue compte actuellement 17 hectares (dont près de la moitié en fermage) sur Martillac et Saint-Médard d’Eyrans, et vend 60 à 70% de sa production directement aux particuliers, en assurant une vingtaine de salons en temps normal.

L’enjeu : garder les terrains

C’est seulement à 45 ans passés que Carole Peyrout s’est décidée à reprendre l’exploitation. « A l’époque, ce n’était pas dans l’air du temps de confier les rênes de la propriété à une fille. Et puis, honnêtement, on n’avait pas envie de ça avec ma sœur : nous avions vu mon père y passer toutes ses journées, parfois ses nuits. » La succession est longuement discutée en famille : faut-il passer la main directement aux petits-enfants ? Le domaine compte trois maisons. « Ma grand-mère est née dans l’une. Mon père dans l’autre. Et nous, nous avons fait construire la troisième. » L’attachement est le plus fort : après mûre réflexion, Carole Peyrout quitte son poste d’assistante sociale au centre hospitalier Haut-Lévêque, à Pessac, et devient dirigeante du château en 2016, rejointe à mi-temps par son mari en 2018.
Les débuts sont difficiles. « A l’hôpital j’intervenais notamment dans les services de cardiologie pédiatrique. Je suis passée d’un métier où j’étais reconnue comme experte dans mon domaine à simple stagiaire : je ne connaissais rien à la comptabilité ou au droit rural… J’ai passé quelques nuits blanches. » Garder les fermages est une priorité dans une appellation où le foncier viticole est âprement disputé à la pression immobilière et à la concurrence des grands groupes (comme le groupe Pichet, propriétaire du Château Carmes Haut-Brion, qui possède trente hectares à Martillac ou Bernard Magrez, qui a acheté fin 2019 une nouvelle propriété, le Château Baulos-Charmes à Cadaujac).

« Le choc des cultures » sur les pesticides

Épaulée par l’équipe en place, dont le maître de chai Philippe Simonnet, et conseillée par l’œnologue Fabien Faget, Carole Peyrout reste fidèle aux vins de son père. En introduisant par petites touches sa marque, comme l’utilisation de produits bio et en biocontrôle sur près d’un tiers du domaine et l’enherbement entre les rangs. « Ça, ça inquiète mon père. Quand il voit de l’herbe dans les vignes, pour lui, ce n’est pas propre. » Sur la question des pesticides, « c’est un peu le choc des cultures », soupire son mari Lionel Peyrout. « Cette génération pouvait à la rigueur dire qu’elle ne savait pas. Nous, c’est impossible. »
Sans avoir coupé les ponts avec l’hôpital, Carole Peyrout s’est mobilisée lors du premier confinement pour faire des dons à différents services. Ce deuxième confinement a repoussé les projets de travaux envisagés au domaine, notamment pour l’accueil des visiteurs. Cependant le Château Lafargue a bien prévu une cuvée spéciale pour célébrer son centenaire. Avec une vinification intégrale en tonneaux de 400 litres. 3500 bouteilles devraient être commercialisées en 2022. D’ici là, Jean-Pierre Leymarie, 78 ans, sera présent comme toujours aux journées portes ouvertes en Pessac-Léognan, remplacée cette année par trois week-ends d’accueil du public prévus début décembre. Pour la première fois de sa vie il a raté les Estivales, la manifestation organisée en juin. « Il en a été malade », assure Carole Peyrout. « Ce château c’est sa vie. Mon père a mis du temps à me faire confiance. Mais je crois qu’il ne le regrette pas. »

Terre de vins a goûté…
Château Lafargue rouge, AOC Pessac-Léognan, 2019 en dégustation primeur

Nez fumé et boisé, sur les fruits rouges après aération. De la suavité à l’attaque pour une bouche ample sur les fruits noirs, cassis et mûres, au boisé imposant et à la structure tannique musclée. L’ensemble demande encore à s’intégrer. La finale s’étend sur une touche poivrée.