“Sept nuits de gel, onze périodes de veille contre la grêle…” 2020 aura été un millésime dur, “un millésime de guerrier”, résume Guillaume Pouthier, directeur du domaine bordelais.

Dans le vignoble bordelais, même sans les contraintes rajoutées par l’épidémie de Covid, l’année est jugée “hors norme” par l’interprofession des vins de Bordeaux. Marquée par des phénomènes climatiques “parfois extrêmes”, 2020 a enchaîné un “hiver très doux, un printemps déroutant (grêle, gel, neige, inondations), un été caniculaire et un été indien optimal”. Résultat : un rendement moindre (inférieur à la moyenne décennale de 5 millions d’hectolitres du vignoble bordelais) pour un potentiel toutefois annoncé comme “très beau”, toujours selon l’interprofession.

“Nous avons dû sortir de nos schémas habituels”, confirme Guillaume Pouthier, directeur du Château les Carmes Haut-Brion. En optant par exemple pour un travail des sols la nuit ou un rognage très court de la vigne afin de limiter l’évaporation par la surface foliaire. Dans le domaine de l’appellation Pessac-Léognan, “c’est le système intellectuel d’un vignoble du sud-est qu’il a fallu adapter au sud-ouest.”

“En cuve, c’est grand !”

Propriété du promoteur immobilier Patrice Pichet, les Carmes Haut-Brion ne cessent d’affirmer leur singularité depuis l’arrivée de Guillaume Pouthier en 2012. Privilégiant le cabernet franc dans une rive gauche où règnent cabernet sauvignon et merlot, le château ne produit qu’un vin, élaboré à partir de l’assemblage de plusieurs lots de cépages, vinifiés par infusion. Pour constituer ces lots, Guillaume Pouthier, passé par le Rhône, raisonne en terme de lieux dans ce domaine planté de 7,8 hectares (sur 10 hectares de propriété), encerclés par trois villes : Bordeaux, Pessac et Mérignac.

Particularité de ce millésime 2020 : parmi les six lots de l’année, un lot de cabernet franc, vinifié avec 100% de grappes entières, se distingue par son énergie éclatante. “C’est le premier millésime où j’ai goûté des raisins qui étaient bons, mais pas grands, avec des charges tanniques très importantes”, poursuit Guillaume Pouthier. “Or, en cuve, c’est grand : les vins se sont remplis et ont gagné en qualité lors des vinifications.”

Avec tant de matière à dompter, le millésime entérine la maîtrise des extractions et des équilibres. Alors qu’auparavant le Bordelais s’échinait à tirer le maximum des vendanges pour des vins surpuissants, 2020 est “un exercice de renoncement” : “Aujourd’hui, nous avons appris de nos erreurs, d’une époque où l’on voulait montrer nos muscles. On n’ira plus faire des monstres de puissance comme avant, des vins bodybuildés mais inaudibles pendant quinze ou vingt ans. Bordeaux a besoin de se réinventer, aussi bien sur la buvabilité que sur l’aromatique. Mais sans perdre l’ADN de ses vins : c’est-à-dire leur potentiel de garde sur trente à quarante ans.”

L’hôtel des Carmes en 2022 à Bordeaux

Commencés en début d’année à Bordeaux, à l’emplacement de l’ancien hôtel Calvet, les travaux du futur Hôtel des Carmes devraient se terminer fin 2021-début 2022. Le groupe Pichet, propriétaire des Carmes Haut-Brion, a fait appel au créateur Philippe Starck, déjà concepteur du chai du château, et s’est associé avec le groupe Accor, porteur de la marque Mondrian, pour développer cet hôtel cinq étoiles de 97 chambres où la restauration, résolument internationale, sera confiée au chef Katsuya (une quinzaine d’adresses dans le monde).
Un projet de chambres d’hôtes est également à l’étude dans le château du domaine, où résidait Mme Chantecaille, surnommée “Bijou”, propriétaire historique du vignoble, décédée à plus de 100 ans.

Terre de vins a aimé :

Le C des Carmes 2015
C’est l’autre signature du domaine, élaborée sur un vignoble séparé de 32 hectares dans l’appellation Pessac-Léognan et un chai à part situé à Martillac. 2015 offre un nez floral et une bouche à la tension marquée, aérienne, précise et dessinée sur une fraîcheur violette, cerise, avec une pointe réglissée. Du mouvement et un toucher de pétale de rose.

Les Carmes Haut-Brion 1955
Une bouteille d’exception, remarquablement bien conservée. La robe évoluée ne laisse pas deviner l’âge du vin, au nez envoûtant de pot pourri floral où s’imposent notes fumées d’âtre froid et de boîte à cigare. La bouche cristalline de ce millésime solaire s’est affinée sur des notes griottes et fruits à noyau mais reste encore incroyable de fraîcheur et d’énergie.