Bernard Magrez, propriétaire de quatre grands crus classés à Bordeaux*, aborde la campagne des primeurs 2019 avec détermination. Mais conformément à la tendance qui se dessine, lui aussi envisage une “très légère” baisse de prix. Interview.

Comment avez-vous vécu ces deux mois de confinement ?
Je n’ai pas vu le temps passer. J’ai travaillé la moitié du temps chez moi en visioconférence avec mes collaborateurs et l’autre moitié à Pape Clément. Mais j’ai laissé notre service marketing ouvert en totalité. Le marketing, c’est la base de l’innovation.

La présentation officielle des primeurs 2019 débutera finalement cette fin de semaine à Bordeaux, avec les gestes barrières. Comment se présente ce millésime 2019 ?
Très bien sur le plan de la qualité et correctement au niveau des volumes avec 4 à 5% de plus qu’en 2018. En outre, nous avons évité le mildiou grâce à nos drones. Leurs caméras détectent les premières traces avant même que les viticulteurs ne les repèrent. Nous sommes d’ailleurs en train d’en acheter d’autres.

Les premières sorties laissent entrevoir une baisse des prix par rapport au millésime 2018. Serez-vous sur cette ligne ?
J’envisage une très légère baisse mais ce n’est pas un bon signal pour Bordeaux. Avoir un très bon millésime et baisser les prix peut susciter de l’incompréhension.

A Bordeaux, cette campagne se déroulera sans les acheteurs internationaux. C’est un moindre mal ?
Je considère qu’il fallait faire quelque chose. Et avec la fin de la limite des 100 km, des centrales d’achat vont venir à Bordeaux. Contrairement à d’habitude, cette campagne ne va pas durer un mois ou deux, elle pourrait s’étirer jusqu’en septembre. Pour l’heure, toutes les entreprises n’y voient pas clair.

Comment avez-vous géré cette situation ?
Nous nous sommes organisés. Les primeurs sont très importants pour nous. Nous produisons 2 millions de bouteilles par an de premier et de second vin. Huit pays réalisent près de 80% des importations de grands crus classés de Bordeaux. Devant l’évolution de l’épidémie, nous avons envoyé nos échantillons aux acheteurs aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, en Belgique, en Suisse… Et pour ceux qui étaient confinés, nous leurs avons envoyés directement à leur domicile.

Comment avez-vous fait avec la Chine ?
En Chine, nous avons des bureaux à Shanghai. Nous avons envoyé 200 cartons avec les échantillons de tous nos produits. Nous avons 16 vins vendus sur la place de Bordeaux. Et pour que nos distributeurs chinois, qu’ils soient à Shenzhen ou à Pékin, puissent déguster ce 2019, nous leur payons l’avion jusqu’à Shanghai, ainsi que l’hôtel s’ils restent pour la nuit. Nous nous sommes adaptés.

Pour remonter la pente, le vignoble de Bordeaux doit-il miser sur le rosé, qui a de plus en plus les faveurs des consommateurs ?
C’est une possibilité. On a tellement dit que le rosé c’était la Provence, or on s’aperçoit qu’il y en a de très bons en Pays d’Oc notamment. Le consommateur a les yeux ouverts. Nous, on sort un rosé de Bordeaux mais pas dans une bouteille de bordeaux, dans une bouteille de Provence.

Un nouvel achat dans la galaxie Magrez ?
Nous venons d’acquérir une petite propriété au Brésil, dans la région de Porto Alegre. Nous y produisons un vin rouge, un rosé et surtout un vin effervescent. Pourquoi le Prosecco est-il si fort ? Ce vin véhicule l’image de l’Italie, la Dolce Vita… Le Brésil a ce même sens de la fête. Les consommateurs recherchent tellement la nouveauté. La fille de l’innovation, c’est l’émotion. Nous sommes désormais présents dans neuf pays.

Quelle est la situation de votre restaurant la Grande Maison à Bordeaux ? Comptez-vous le rouvrir ?
Je ne sais pas quand on va rouvrir. Entre une brasserie et un restaurant deux étoiles comme la Grande Maison, le raisonnement ne peut être le même. Dans un restaurant gastronomique, les coûts sont énormes. On ne peut pas vivre avec moitié moins de couverts. Pour l’instant, on attend des jours meilleurs.

* Pape Clément, Fombrauge, La Tour Carnet et Clos Haut-Peyraguey


EN BONUS
“Un dossier spécial
Terre de vins”

Pendant cette période de confinement, “Terre de vins” a mené, comme promis, “sa” campagne primeurs. Près de 400 propriétés ont été dégustées au cours d’un marathon express qui prend fin ce mercredi avec les Grands crus classés de Saint-Emilion. “L’adhésion des propriétés à ce projet a été considérable, confie Rodolphe Wartel, directeur du magazine. C’est aussi le signe, pour ces propriétaires, que la vie ne doit pas s’arrêter, qu’ils ont envie de prendre une part de voix et qu’ils sont fiers du millésime 2019”. Ces dégustations se sont faites à huis clos dans des propriétés-relais qui ont, avec une bienveillance que nous remercions à nouveau, accepté le dépôt de dizaines d’échantillons.
Nos abonnés découvriront dès la semaine du 8 juin un numéro collector où près de 400 grands vins de Bordeaux auront été dégustés, sous la direction de Sylvie Tonnaire, rédacteur de chef et Mathieu Doumenge, rédacteur en chef adjoint. Un numéro qu’aucun autre magazine au monde n’aura réalisé, dans ces conditions si singulières et… historiques.