(Photo Deepix)
(Photo Deepix)

Emmanuel Cruse, Grand Maître de la Commanderie du Bontemps, Médoc, Graves, Sauternes et Barsac, et par ailleurs copropriétaire du château d’Issan (Margaux) est intervenu fermement hier soir lors du dîner donné au Palais de la Bourse de Bordeaux à l’occasion du Ban du Millésime. Critiques, primeurs, pesticides… Il a complété ce matin, en aparté, ses propos pour « Terre de vins ». Et appelle la famille Bordeaux à jouer davantage groupé.

Hier soir, vous avez évoqué cette jalousie qui frappe Bordeaux. Comment la ressentez-vous ? Comment s’exprime-t-elle ?

Le terroir de Bordeaux est unique au monde et lorsque la nature nous aide, les grands vins de Bordeaux sont inégalables. Cette position de leader dans le monde des grands vins suscite beaucoup de jalousie. Bordeaux est souvent critiqué. On ne compte plus les articles annonçant la fin du système bordelais de commercialisation des vins en primeurs, les attaques incessantes dont fait l’objet la viticulture bordelaise quant à ses pratiques culturales, etc…
Stop aux critiques ! Concrètement, on le ressent encore plus depuis l’émission de France 2 qui a été une émission à charge contre la viticulture dans son ensemble.

Vous évoquez l’émission Cash Investigation et la mise en cause du vignoble de Bordeaux ?
Oui, cela suffit ! Comme si les viticulteurs bordelais étaient tous irresponsables et inconscients face aux risques potentiels !
Avec les crus classés, nous avons créé un groupe de travail, or nous avons l’impression d’être constitués d’empoisonneurs ! On n’est pas tous des abrutis. On a du personnel. On fait en sorte d’utiliser de moins en moins de produits dangereux même si le risque zéro n’existe pas. En fait, nous avons vraiment le sentiment d’être ciblés. Certains crus sponsorisent la recherche mais personne n’en parle…

Au sujet des primeurs, comment se traduisent ces mises en cause ?
Même des négociants commencent à en parler négativement alors qu’ils sont concernés par ce système que le monde entier nous envie ! Être payé deux ans avant d’avoir livré la moindre bouteille, cela n’existe nulle part ailleurs. Tout le monde a intérêt à ce que ce système perdure. Or il y a une systématisation des attaques.
Le vignoble de Bordeaux connaît peut-être des exagérations, ses grands travaux agacent un peu… Sans reprendre les remarques acerbes de Michel Rolland sur le Bordeaux Bashing, il a raison de pousser un coup de gueule. La forme est ce qu’elle est mais sur le fond, il a 100% raison. Sur le discours qu’on doit relayer vers l’extérieur, vers nos clients, vers la presse et les acheteurs internationaux, nous devons parler d’une même voix. On a un millésime d’enfer, profitons-en !

Ce millésime 2015 pourra-t-il concilier excellence et raison au niveau des prix ? En terme d’image, cela sera essentiel…
On a tous conscience que des exagérations ont été commises par quelques marques en 2010. Cela a porté tort à l’ensemble. Les 2010 ne sont pas tous trop chers. Certains ont été considérés comme trop chers mais il y avait des acheteurs en face à l’époque pour les prendre. Aujourd’hui, on se rend compte qu’à l’étranger, les boîtes ne sont gérées que par des financiers. Ils vont acheter si on leur démontre qu’il va y avoir une plus-value. Et on se rend compte que les négociants qui fonctionnent bien font 80% sur des livrables et si la campagne primeurs est bonne, c’est la cerise sur le gâteau.

Comment le vignoble de Bordeaux peut-il jouer davantage collectif, comme y parviennent parfaitement les Champenois ?

Stop au dénigrement perpétuel, halte aux critiques récurrentes, soyons positifs. Aujourd’hui, nous avons cette chance formidable d’avoir un très grand millésime à commercialiser dans les semaines à venir, les marchés l’attendaient. Pour couper court à toutes ces critiques, nous nous devons tous, producteurs, courtiers, négociants, distributeurs, nous nous devons de faire en sorte que cette campagne 2015 soit un franc succès car ce millésime le mérite !
Les Bourguignons sont beaucoup plus malins que nous. Ils vendent plus cher et c’est toujours la pauvre Bourgogne face aux riches Bordelais. Ils sont malins, les Bourguignons. Ils se font passer pour de modestes paysans. Certes, leur production est plus petite mais ils sont meilleurs que nous en com’. Ils prennent le contrepied de Bordeaux. Aujourd’hui, c’est Bordeaux au sens large qui présente le millésime 2015. Tout le monde a intérêt à ce que ce millésime se vende. Arrêtons de nous tirer une balle dans le pied.