Alors que le classement de Saint-Émilion doit être revu en 2022, l’avancée des travaux est toujours suspendue aux décisions de justice qui planent encore sur le classement de 2012. État des lieux.

Le prochain classement des vins de l’appellation Saint-Émilion Grand Cru, théoriquement révisable tous les dix ans, doit être renouvelé en 2022. Un événement aux enjeux considérables pour les propriétés concernées, si bien qu’à moins de deux ans de l’échéance, tout le vignoble fourbit ses armes pour soigner sa candidature. Suite au dépôt du règlement au Journal Officiel le 14 mai dernier (en ligne et consultable ici), l’INAO est désormais à la manœuvre avec la Commission de Classement, composée de personnalités extérieures au vignoble bordelais – pour se prémunir de toute accusation de connivence. Cette commission devra valider le choix d’un ou plusieurs organismes certificateurs indépendants qui vont travailler sur les critères d’évaluation, suivre les travaux, et établir un classement dans lequel le Conseil des vins de Saint-Émilion n’interviendra pas. Le retrait des dossiers de candidature, initialement prévu pour janvier prochain, pourrait être retardé par la crise sanitaire de la Covid-19, mais quoiqu’il en soit toutes les candidatures devront être déposées courant 2021 pour que le classement soit dévoilé avant la vendange 2022.

Par rapport au classement de 2012 dont il s’inspire fortement, le règlement 2022 prévoit une part plus importante accordée à la dégustation dans la reconnaissance en tant que Premier Grand Cru Classé – elle passe à 50%, comme pour les Grands Crus Classés, contre 30% en 2012. Les autres critères examinés sont la notoriété, l’assiette foncière, la conduite de l’exploitation, etc. Soucieux de désamorcer à l’avance les esprits chagrins qui reprochent l’attribution du statut de Premier au “plus beau parking” ou au chai le plus rutilant (il est vrai que les travaux vont bon train et que de nombreuses grues hérissent les paysages veloutés du Libournais), le Conseil des vins rappelle les données suivantes : pour le classement de 2012, les éléments liés aux “éléments architecturaux particuliers” représentaient 1,67% de la note finale, soit 0,33 point ramené sur 20. Le “fameux” parking représentait quant à lui 0,278% de la note finale, soit 0,055 point ramené sur 20. Et de conclure : “ce sont d’abord les vins et leur valorisation qui sont jugés, pas le déluge des investissements, et que ce n’est pas le classement qui doit précéder la notoriété, mais l’inverse”. Pour ce qui est de la conduite du vignoble, aucune directive environnementale n’est inscrite dans le règlement, mais on précise que cette question “sous-tendra l’ensemble de l’examen des dossiers”.

Riche actuellement de 82 crus classés, dont 4 Premiers Grands Crus Classés ‘A’ et 14 Premiers Grands Crus Classés ‘B’, le classement de Saint-Émilion est-il prêt à s’ouvrir à de nombreux autres châteaux ? Il y a dix ans, 96 dossiers avaient été déposés. Du côté du Conseil des vins, on précise qu’aucun plafond n’a été donné, pour aucune partie de la hiérarchie. La porte est donc ouverte à de nouveaux classés, voire de nouveaux ‘B’ et de nouveaux ‘A’… “Nous espérons surtout que l’exigence restera élevée et que le classement gardera tout sa valeur”, souligne-t-on en interne.

Dans l’attente du Conseil d’État

En attendant, l’ensemble du processus est suspendu aux procédures qui sont toujours en cours pour le classement 2012. Ce dernier s’était vu en effet rapidement contesté et porté devant la justice par trois châteaux évincés, donnant lieu à des procédures à rebondissements – lesquelles se sont doublées de la mise en examen pour “prise illégale d’intérêt” de deux figures du vignoble, Hubert de Boüard (Château Angélus) et Philippe Castéja (Château Trottevieille). Le procès doit se tenir le 8 mars 2021 au tribunal correctionnel de Bordeaux – à ce sujet, voir l’éditorial de Rodolphe Wartel dans Terre de Vins n°56 ainsi que notre entretien “sur le divin” avec Hubert de Boüard.

Sur le plan administratif, après que la Cour administrative d’appel de Bordeaux ait débouté en 2019 les trois requérants souhaitant faire annuler le classement, ces derniers ont porté le dossier devant le Conseil d’État, qui doit trancher en dernière instance ; il doit se prononcer avant la fin de l’année 2020, et du côté du Conseil des vins de Saint-Émilion, on se déclare “optimiste” sur le fait que la décision finale soit en phase avec les verdicts précédents du tribunal administratif. Cela pourrait faire jurisprudence et sécuriser le classement sur le long terme. Si d’aventure, le Conseil d’État donnait raison aux plaignants, cela donnerait un sérieux coup d’arrêt au futur classement de 2022.