Entre une floraison tardive, des vendanges « express » rentrées en huit jours et des rendements en berne, ce 2013 était à tout point de vue un millésime de funambule dans les vignes escarpées de Côte-Rôtie. En adepte de l’équilibre, Stéphane Ogier a apprécié.

Avec ses vignes à flancs de coteaux, dressées – au moins depuis l’époque romaine – sur les terrasses vertigineuses de la Côte Blanche et de la Côte Brune près d’Ampuis, le vignoble de Côte-Rôtie, le plus septentrional de la vallée du Rhône, produit des vins de renommée mondiale auxquels les Guigal, Delas, Jaboulet, Chapoutier, Vernay, Cuilleron, Gangloff, Gerin, ont donné leurs lettre de noblesse. La famille Ogier fait partie de ces grands ambassadeurs de la Côte-Rôtie, et Stéphane Ogier, qui incarne la « nouvelle génération », s’applique depuis 1997 à hisser le domaine familial parmi les grandes références de l’appellation.

« Mon grand-père vendait essentiellement du raisin au négoce, nous explique-t-il. Mon père, Michel, a commencé à vinifier lui-même à partir de 1983, et je l’ai rejoint en 1997 après des études d’œnologie à Beaune ». Marqué par son passage en Bourgogne, Stéphane est revenu au pays convaincu que les terroirs de Côte-Rôtie pouvaient rivaliser avec la richesse, la diversité, la complexité bourguignonne : « nous pourrions prétendre avoir des premiers crus ou des grands crus, nous avons des terroirs qui ont des personnalités très distinctes et qui peuvent produire des vins aux styles extrêmement différents ». En prenant les rênes du domaine, Stéphane Ogier s’est donc appliqué à faire évoluer le vignoble en achetant de nouveaux terroirs, en investissant dans de nouvelles plantations. Il est aujourd’hui à la tête de 16 hectares en Côte-Rôtie, auxquels se sont ajoutés en 2007 quelques hectares en Condrieu et, en 2010, 7 hectares au sud du Rhône, près de Cairanne.

Des vendanges en urgence

Mais c’est bien Côte Rôtie qui nous intéresse ici, et ce sacré millésime 2013 qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. Des larmes aussi, dans certaines régions. Qu’en est-il dans le nord du Rhône ? « Comme partout en Europe, le printemps froid et pluvieux ne nous a pas épargné, annonce Stéphane Ogier. Cela a entraîné un retard très important à la floraison, il a fallu s’adapter et être très précis dans nos prises de décision. Les grands vins se font à la vigne, et ce millésime en est l’illustration extrême. En tant que vignoble de syrah (l’appellation permet d’inclure jusqu’à 20% de viognier dans l’assemblage, ce que ne fait pas Stéphane Ogier, NDLR) très septentrional, soumis à un climat plus frais qu’au sud, toute la difficulté consiste à arriver à des raisins présentant une maturité optimale et un état sanitaire parfait. Cette année, il fallait donc être extrêmement vigilant sur tous les travaux en vert : l’effeuillage en particulier. Je ne l’ai jamais commencé aussi tôt, fin juin côté soleil levant, début septembre côté soleil couchant, pour accélérer les maturités au maximum. Parallèlement, les vendanges en vert ont permis de contrôler l’énergie du cep, d’aérer les grappes, éviter la pourriture ».

A la faveur d’un bel été et d’un mois de septembre « exceptionnel », Stéphane Ogier espérait « rattraper le retard ». Le scénario a été différent : « on pensait vendanger deuxième semaine d’octobre, mais les prévisions météo étaient très alarmantes, du coup on a dû lancer le branlebas de combat du jour au lendemain, le premier week-end d’octobre. Réunir les équipes, préparer le matériel, et bien briefer tout le monde pour que l’on rentre la vendange le plus vite possible tout en étant fidèles à nos exigences en matière de tri, de respect des raisins. Les journées ont été longues et éprouvantes, on a tout ramassé en huit jours, contre deux semaines – étalées sur un mois – pour un millésime normal ! »

Lors de ces vendanges, Stéphane Ogier avoue avoir été très surpris par… les rendements ! « Nous savions que nous n’aurions pas beaucoup de blanc, mais en rouge on s’attendait à plus. Nous n’avons pas encore tout calculé mais on devrait se situer en moyenne entre 25 et 30 hl/ha, contre 35 d’habitude ». Bref, côté volume, la Côte-Rôtie ne devrait pas faire exception sur ce millésime 2013 : il y aura peu de vin.

La quête de l’équilibre

Côté qualité en revanche, Stéphane Ogier se montre beaucoup plus enthousiaste : « on a rentré de superbes cuves. Bien sûr il est trop tôt pour se prononcer, d’autant qu’il y a encore un haut niveau de malique, les acidités sont très tranchantes. On ne pourra vraiment juger de la qualité que quand les malos seront faites, mais nous sommes dans la lignée de ce qu’on a connu depuis 2009 ; certaines parcelles goûtent déjà très bien ».

Pour Stéphane Ogier, un vin réussi est d’abord une question d’équilibre. Dans les assemblages d’abord : cette année, il a rentré 35 cuves de rouge, dans tous les volumes. Chaque parcelle est vinifiée séparément et assemblée après élevage. Un savant dosage à propos duquel Stéphane ne revendique aucune recette pré-établie, et recherche même « une certaine surprise ». « je recherche avant tout un équilibre général, travaille au mieux chaque terroir dans sa personnalité. Certains par exemple se prêtent aux vendanges entières, c’est une piste que j’explore de plus en plus. Mais c’est un exercice délicat, car le végétal ne doit pas prendre l’ascendant sur la fruit. La vendange entière doit enrichir le milieu de bouche, donner une vibration à l’ensemble. C’est comme pour l’élevage : le fut neuf a un rôle important à jouer avec la syrah, mais il n’est pas une fin en soi. J’ai jusqu’à sept ou huit ans de barriques dans mon parc, et j’ai appris à ne pas les sélectionner en fonction de leur âge, mais en fonction de leur qualité. C’est sur le choix du tonnelier, du bois, de la chauffe qu’il faut être très précis, après c’est une question d’équilibre. Par exemple, la deuxième année d’élevage, j’arrête complètement le fut neuf sur mes vins ».

Cette exigence se retrouve, décuplée, dans les deux cuvées parcellaires du domaine, la Belle Hélène et Lancement. Deux parfaites expressions des différences de terroirs dans l’appellation, entre Côte Brune et Côte Blonde : quand la Belle Hélène affiche un profil riche, opulent, avec un énorme potentiel de garde, Lancement se distingue par son profil aérien, velouté, aromatique. Cette année encore, les deux « stars » devraient faire parler d’elles. Tout comme le condrieu de Stéphane Ogier, qui « sent très bon et affiche des pH incroyables, de superbes acidités, ce qui manque dans certains millésimes. Ce sera un 2013 très intéressant sur la fraîcheur ! » Ne reste plus qu’à patienter… avant de déguster.

Mathieu Doumenge