Jean-Pierre Venture,  Mas de la Seranne (photo Emmanuel Perrin)
Jean-Pierre Venture, Mas de la Seranne (photo Emmanuel Perrin)

Le 15 avril dernier avait lieu le 30ème Concours des vins de la Vallée de l’Hérault. “Terre de Vins” faisait partie du jury et a consacré un dossier spécial à cet événement, à découvrir dans notre numéro de juillet-août. Voici, en avant-première, un gros plan sur le grand vainqueur et deux autres lauréats.

Le grand prix / Mas de la Séranne
Jean-Pierre Venture, lumineux vigneron

Naître ou renaître. Telle est la question que l’on se pose après avoir rencontré Jean-Pierre Venture. Le petit homme, au regard malicieux, volubile, au phrasé souriant servi par une pointe d’accent du midi n’en est pas à sa première vie professionnelle. Il y a près de vingt ans, avec son épouse, Isabelle, ils donnent un nouveau sens à leur existence : vigneron. La naissance d’une vocation aux alentours de la quarantaine.
Précédemment, deux décennies durant, lui et son chapeau de feutre Indiana Jones à large bord toujours vissé sur la tête, ingénieur dans l’industrie alimentaire, a dirigé des usines Balhsen du temps de l’inoubliable Monsieur Plus, dans l’Oise, puis Brossard, dans le Sud-Ouest. Elle, Isabelle, était infirmière. Un changement d’actionnaire et un nouveau mode managérial l’incite à proposer à son épouse un nouveau défi : laisser éclore les gènes de la vigne inscrits dans leur patrimoine. Ceux d’Antonin, grand-père d’Isabelle, de Saint Guilhem-le-Désert, et de Louis, celui de Jean-Pierre, de Villeveyrac. Une renaissance en quelques sortes. Et un fil conducteur : « continuer à donner du plaisir, le vin et les biscuits se rejoignent dans cette dimension. »

Sur les traces d’Antonin et Louis

« C’est un coup de cœur pour l’environnement qui nous a ancré ici, » se souvient le vigneron. Les premières attirances pour la majesté du Pic-Saint-Loup ou les terres rouges de Salelles-du-Bosc dans le Lodévois, se sont effacées devant un panorama à couper le souffle ; celui depuis les coteaux d’Aniane sur le massif de la Séranne, assurance l’été de fraîcheur nocturne pour la finesse des vins du domaine. « Nous sommes tombés amoureux de ce paysage, pas du vignoble alors en production » assure Jean-Pierre Venture en vous entraînant dans un raidillon botanique en cours d’aménagement par son épouse. En cours de route, Jean-Pierre indique le nom de chaque plante et dévoile les minuscules secrets d’une garrigue laissant transpirer ses parfums.

Jean-Pierre et Isabelle sont arrivés ici en 1998. Le domaine comptait six hectares plantés en cinsault, carignan et grenache. Aujourd’hui, il en compte seize, la dernière parcelle rachetée étant celle de l’aïeul d’Isabelle. Sur des terroirs variés, galets roulés, marnes jaunes, argilo-calcaire, terrasses de cailloutis, l’encépagement a été complété avec du terret, de la counoise, du morastel. « Je recherche aujourd’hui des vignes précoces pour éviter des taux d’alcool trop importants, une remarque que l’on me faisait souvent. Presque un reproche », sourit Jean-Pierre. « Mais on n’y peut rien, l’alcool, c’est le sucre dans les baies. Et le sucre, c’est le soleil d’ici. »

Premier vin, première médaille

Dès les deux premières années, le néo vigneron va se faire remarquer par le public et la profession. Il se presse sans se précipiter. Retour à l’école d’agronomie, apprentissage assidu au Mas Bruguière, en Pic Saint-Loup, « Guilhem m’a tout appris », lancement du chantier pour la cave et le chai… La première cuvée est un rosé. Elle récolte une médaille d’or au concours des Grands vins du Languedoc. La seconde année, la cuvée rouge Le Clos des Immortelles obtient la statuette d’un Sylène lors du même événement. Cet « oscar » trône encore dans la cave. Mais c’est une autre cuvée, « A l’ombre du figuier », arbre emblématique du domaine où les vendangeurs viennent chercher du réconfort lors de la cueillette, qui assurera le succès auprès du grand public. Ce vin plaisir, charnu et à la fois désaltérant, à boire entre copains, casse la barrique. « Il a un seul défaut, celui de se boire trop facilement » glisse Jean-Pierre Venture.

Depuis, son appétit d’aller de l’avant est resté intact. De 1999 à 2007, il présidera au projet de reconnaissance des Terrasses du Larzac, obtiendra l’appellation en quatre ans, convertira son domaine en bio, reprendra quelques principes de biodynamie, « du bon sens de nos anciens », continuera de s’appuyer sur l’expérience emmagasinée sans jamais sacrifier son insatiable curiosité. « Je n’aurai pas assez de temps pour tout entreprendre » confesse-t-il comme un regret.
Dans son bureau, Jean-Pierre Venture conserve un classeur. Les rabats sont gonflés de centaines de feuilles. Y sont collées les étiquettes de bouteilles dégustées et notés les commentaires de dégustations. Il remonte le temps. « 1979, Le Cardinal de la cave de Saint-Saturnin, le meilleur de l’époque, un grand vin… En 1983, il avait une queue de paon phénoménale », Le Souverain de celle de Montpeyroux, pointe-t-il d’un doigt délicat, le Daumas Gassac 1984, la première cuvée du Mas Bruguière La Grenadière 1991… » La semaine précédant le reportage, il en avait cédé une précieuse bouteille à Guilhem Bruguière. Le parrain depuis la naissance de sa passion et la renaissance d’un domaine.

Médailles d’Or concours des vins de la vallée de l’Hérault. Antonin et Louis 2013, Rouge. Les Ombelles 2014, blanc

Villa Dondona, “step by step”

« J’ai rencontré très peu de gens qui ne disent pas : un jour j’aurai un domaine. Nous, nous nous sommes glissés dans l’histoire du nôtre. Il y a d’abord eu le terrain avant le désir de le cultiver, puis un appel à faire un peu de vigne. » Jo Lynch et André Suquet sont installés dans leur double salon, nef d’une ancienne chapelle et ancien hôpital aujourd’hui réunis, du quartier du Barri à Montpeyroux. Un parfait résumé de leur Villa Dondona, nom du domaine inspiré d’une de leur parcelle mais aussi d’une sonnaille occitane ou d’une séductrice médiévale imaginée. Tout ici est assemblage, conjonction, fusion, poésie, agrégation au fil des ans. Presque trente.
Jo est anglaise, encore artiste peintre animalier. André était médecin. Ensemble, ils sont devenus vignerons. En 1998, André veut offrir « un petit terrain avec une capitelle dessus pour que Jo crée son jardin. J’achèterai finalement quinze hectares de garrigues ». Deux ans plus tard, ils plantent ensemble une première petite vigne, pour avoir le plaisir de faire leur vin. Sans le savoir, les grands travaux ont commencé. Des terrasses sont rouvertes avec harmonie entre chênes verts, blancs, kermès, oliviers de variétés oubliées, thym, cistes, lavandins. Tractopelles, concasseurs et bulldozers ont été utilisés comme des scalpels pour magnifier le site.

« Il y a toujours le choix entre dix chemins possibles »

Nature des sols et expositions ont guidé le choix des cépages. D’abord syrah, puis grenache et mourvèdre pour les rouges, plantés en haute densité et guidés très près du sol, « le raisin mûrit à hauteur de bouteille ». Pour les blancs, un rectangle de vermentino s’épanouit à l’ombre d’une pergola grimpant à plus de deux mètres. Avec leur maintenant jeune adulte roussanne et une vieille vigne de grenache blanc et marsanne, ailleurs dans le village, les jeunes vignerons osent des assemblages innovants : « nous sommes à l’affût, puis dans l’attente et l’espoir. Nous voulons éprouver du plaisir pour ensuite le partager. C’est compliqué de planter un vignoble. Il y a toujours le choix entre dix chemins sur lesquels s’engager. » Un projet à faire germer, le dessin d’un rêve à réaliser, la courte échelle pour une pensée à préciser semble avoir effacé leur hésitation.
Dès les premières cuvées en 2005, Jo Lynch et André Suquet ont confronté leur travail aux avis parfois cruels du jury du concours des vins de la vallée de l’Hérault. La récompense ne les a fuis qu’une seule année en dix participations. Jo préfère se souvenir du Grand Prix obtenu pour le millésime suivant en 2010.
Leur prochain chantier est de déménager leur cave, chai et terrasse de dégustation plus haut sur les coteaux. Le bâtiment à rénover date de la même époque que le Castellas voisin, XIIe siècle. Ce futur salon pour leurs vins doit être terminé pour 2017.

Puilacher, une affaire de famille

Quelque part en « Toscane héraultaise », à l’écart du fleuve prenant ses aises en aval de Canet. Un toupet de maisons remarquables, un château médiéval, une église romane ou encore une villa aux allures florentines trônent en haut de Puilacher. A deux pas, sur un mur en pierre encerclant un bosquet de pins parasols, une plaque en faïence vernissée signale le domaine de Puilacher. Contigus, la cave, le chai, l’ancienne bergerie transformée en maison du maître de chai au siècle dernier puis, aujourd’hui, en coquet caveau de dégustation. « Ici, ce sont mes attaches, je n’ai pas envie que cela disparaisse » assure Laure, la nouvelle génération d’une lignée vigneronne séculaire. Il y a huit ans, cette diplômée de l’école de commerce de Toulouse, également titulaire d’un master en commerce des vins, convainc ses parents de convertir une partie de la production, jusqu’alors vendue au négoce, en bouteilles. « J’ai grandi ici et dans la viticulture. Vigneron n’est pas un métier mais une manière de vivre. J’ai appris avec mon père, » un pilote de ligne qui a sauté d’un avion à son tracteur chaque semaine, pendant de longues années.

Un domaine historique

Lui, Edouard, conduit essentiellement la vigne, Laure vinifie et Elisabeth, la maman, gère la commercialisation. « Ce sont déjà de très bons vignerons. Avec moi, ils sont un de plus » sourit la jeune femme. Ces trois caractères au parcours éclectique se complètent « dans une totale confiance. La vigne demande un travail de concertation, de discussion et de la continuité pour donner à nos vins le profil voulu. Parfois, un seul regard, une mimique de l’un ou de l’autre suffisent pour connaître l’avis de chacun. Cela facilite le travail. »

La connaissance de leur terroir a entrainé la famille dans la sélection parcellaire et des vinifications séparées (syrah, cinsault, grenache, vieux carignan pour les rouges, chardonnay, vermentino et viognier pour les blancs). Ici, le fruit, là, la structure, plus loin l’ampleur, la finesse et l’élégance de vieilles vignes ont débouché sur une gamme de sept cuvées. Très rapidement, les papilles des amateurs et des critiques se sont arrêtées sur les blancs.
Au mois d’avril 2016, le jury du concours des vins de la Vallée a distingué la nouvelle cuvée Circulade. Cet ancestral chardonnay plonge ses racines dans un terrain caillouteux, sous la terrasse du caveau. « Ce terroir renferme de magnifiques fossiles d’huitre, montre Elisabeth. J’en emmène souvent sur les salons et dégustations. Ils plaisent tellement que souvent ils disparaissent. Avant de glisser avec malice : ces coquillages m’ont valu un surnom, la Dame au caillou. Jusqu’en Chine. »

Textes Christophe Gayraud, photographies Emmanuel Perrin.
Retrouvez l’intégralité de notre dossier “Vallée de l’Hérault” dans notre numéro d’été, en kiosques début juillet.