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Viticulture française : l’omerta sur la force économique d’une filière

Auteur

Sixtine
Claret

Date

17.06.2026

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Dans les médias généralistes, la filière vin est trop souvent mentionnée par le prisme de la crise ou associée à des problématiques de santé et d'addiction. Pourtant, elle représente le troisième secteur excédentaire commercial du pays. Aussi, ces choix éditoriaux occultent un tissu économique qui génère 440 000 emplois dans les 80 départements qui produisent du vin en France. Stéphanie Piot, représentante de Vin & Société, a accepté de revenir sur ce traitement déséquilibré.

Pouvez-vous présenter le rôle de Vin & Société et comment s’organise votre quotidien ? 

Vin & Société est l'expression unifiée de la filière viticole française. Nous regroupons l'ensemble des interprofessions viticoles, de la Champagne à Bordeaux en passant par l'Alsace et le Rhône. Mais aussi les grandes organisations nationales : les coopératives, les vignerons indépendants, le négoce… 

Notre travail se décline en plusieurs axes, nous dialoguons constamment avec les pouvoirs publics sur les enjeux majeurs de la filière comme la fiscalité, la loi Évin, les politiques commerciales. Ensuite, nous étudions en permanence comment les Français consomment le vin pour adapter nos stratégies. Enfin, nous promouvons une consommation responsable et intelligente. Nous adhérons au programme européen « Wine in Moderation » et nous avons créé des outils pratiques que les vignerons et les interprofessions distribuent directement dans les caveaux et lors des fêtes viticoles. Ces ressources expliquent comment consommer de manière consciente et les risques liés à l'alcool au volant. Nous formons aussi les futurs professionnels du vin, dans les BTS et les masters, en plaçant la responsabilité au cœur de leur métier.

Qu'est-ce qui explique que l'actualité de la filière viticole soit si souvent réduite à ses difficultés, plutôt qu'à son poids positif dans la balance commerciale française ?

C'est la question qui devrait être posée partout. La filière viticole traverse une transformation non discutable, la déconsommation en France est réelle et les vignobles doivent s'adapter. Mais voilà le problème : on se concentre sur la maladie sans jamais parler du traitement.

Il y a une réalité économique qu'on omet systématiquement : nous sommes le troisième secteur excédentaire de France, après l'aéronautique. Malgré la fermeture du marché chinois et les tensions américaines, nous produisons de la richesse et nous l'exportons. Le ministère de l'Agriculture comprend ce poids économique et soutient la filière. Mais il faudrait que ce message de force et de résilience devienne plus visible.

La filière s'est dotée d'un vrai plan stratégique, elle ne se contente pas de subir, elle construit son avenir. Elle mise sur l'œnotourisme pour reconnecter les Français à leurs vignobles, ou en préparant de nouveaux marchés à l'export. Ce plan, ces efforts, cette intelligence collective, sont moins abordés, c'est dommage parce que c'est justement cela qui devrait rassurer et inspirer.

Une émission diffusée sur Public Sénat début juin a qualifié votre activité de « lobby du vin » avec des relations « quasi consanguines » avec les industriels de l'alcool. Comment répondez-vous à ces accusations ?

Dans un premier temps, nous avions été invités puis ils se sont rétractés. Pour nous, ces accusations sont construites sur du vide. Si nous étions un lobby aussi puissant, nous n'aurions pas les défis que nous connaissons, comme le respect vigilant de la loi Évin. 

Ce qui est naturel et nécessaire, c'est que la filière dialogue avec les parlementaires. Nous sommes présents dans 80 départements. Les élus doivent connaître les réalités économiques de leur territoire et comprendre que le vin n'est pas juste un produit, c'est une richesse locale, des emplois, un patrimoine. C'est un échange d'informations, un système dans lequel les élus seraient complètement déconnectés des secteurs économiques qu'ils représentent serait bien plus préoccupant.

Nos voisins espagnols et italiens déploient des politiques publiques fortement axées sur la valorisation de leur production viticole. Grâce à cet engagement des pouvoirs publics, le vin y bénéficie de véritables campagnes de promotion nationales. Face à de tels exemples, on ne peut qu'espérer voir la France accorder un soutien similaire à notre production. 

Comment la filière envisage-t-elle de relancer la consommation en France auprès des jeunes générations ?

Le marché français a besoin d'être nourri, il est vrai. Deux tiers de ce que nous produisons s'y consomment. Mais plutôt que de subir la décroissance, nous l'affrontons avec des outils nouveaux.

L'œnotourisme en est un excellent exemple, ce n'est pas non plus une solution miracle qui va doubler nos ventes du jour au lendemain. C'est plus subtil, cela crée du désir, du lien, de la découverte. Les jeunes générations ne veulent pas juste acheter du vin, elles veulent vivre une expérience. Elles veulent rencontrer les producteurs, comprendre le terroir, repartir avec une histoire. « Vignoble en Fête », que nous relançons en octobre, incarne cette approche. C'est un week-end dans l'année où les vignobles s'ouvrent avec des animations, des banquets, des découvertes. C'est une manière de dire aux Français : votre patrimoine viticole est vivant, viens le découvrir.

Simultanément, nous ne tournons pas le dos à l'export. Nous cherchons à conquérir de nouveaux marchés, en Amérique du Sud notamment, potentiellement en Inde. Ces marchés demandent du temps pour se construire, plusieurs années avant de devenir significatifs. Mais c'est là que réside une partie importante de notre croissance future. L'idée, c'est de travailler sur tous les fronts, consolider la France et grandir à l'international.

Au-delà de la crise, qu'est-ce que vous aimeriez que les gens retiennent de la filière viticole française ?

Que la filière viticole française est loin de se mourir. Elle vit, bouge et innove. Les Français continuent d'aimer le vin et nous avons des produits d'exception. À l'international, notre réputation n'a pas d'égale. Ce qui est dommage, c'est que le récit public soit devenu si sombre qu'il occulte cette réalité de vitalité.

La filière regroupe des régions entières autour d'un projet commun. Ce patrimoine vivant, la capacité à se transformer face aux défis : voilà ce qui mérite d'être raconté. Il y a du travail devant nous, énormément de travail. Mais il y a aussi de l'intelligence, de la détermination, de la résilience.