Le château Siran, à Margaux, organisait cette semaine une grande dégustation verticale 1914-2014. L’occasion de se replonger dans la capacité des grands bordeaux à affronter le temps avec grâce.

Si rares sont les occasions de pouvoir déguster un siècle de millésimes soigneusement gardés en cave, au château. « C’est à la suite d’un échange avec Jane Anson, journaliste du magazine Decanter, que j’ai décidé d’organiser la dégustation du siècle », explique Edouard Miailhe, propriétaire de Château Siran depuis 2007, après la transmission de la propriété par ses parents Alain et Brigitte Miailhe. « Le Château Siran fait partie des plus grands terroirs du Médoc, il est dans notre famille depuis 150 ans et fait partie des grands médocains, même s’il a échappé au classement 1855 », affirme le propriétaire. Sur son plateau de graves siliceuses, les 25 hectares de la propriété situés sur l’appellation Margaux ne sont en effet pas habituels pour un domaine médocain : le merlot y est majoritaire, et la présence à 15 % de petit verdot donne un assemblage inhabituel, une volonté assumée de « faire face au temps ».

Grand Siran, pourtant hors classement

Situé à l’extrême sud de l’appellation Margaux, propriété de la famille Miailhe depuis 1859, ce serait la vente du Château Siran par la famille Toulouse-Lautrec qui aurait empêché la classieuse distinction Grand Cru Classé 1855 : « Le Comte et la comtesse de Toulouse-Lautrec étaient légitimistes, et ont refusé de présenter leur vin au classement de 1855 (classement qui détermine les Grands Crus Classés du Médoc, jamais révisé depuis, NDLR). Lorsque ma famille rachète la propriété quatre ans après le classement, et bien qu’il soit entouré par Giscours, Prieuré-Lichine ou Dauzac, c’est trop tard.. », expose le maître des lieux.

Siran n’aura donc jamais fait partie des Grands Crus Classés 1855 du Médoc, à cause d’un contexte historique du 19ème siècle. Pourtant sa très belle géographie et la qualité de ses vins lui doivent tout de même la dénomination « Cru bourgeois exceptionnel » en 2003, avec huit autres propriétés sélectionnées parmi plus de 400 candidats. Mais là encore, la distinction ne durera pas longtemps. Plus de « cru bourgeois » pour Siran, mention refusée par Edouard Miailhe puisque le nouveau classement des « Bourgeois » a décidé – jusqu’ici – de supprimer toute hiérarchie entre les « exceptionnels », les « supérieurs », etc. « Lorsque nous nous sommes aperçus qu’il n’existait plus de hiérarchie dans le nouveau classement, les propriétés qui étaient jusque là classés exceptionnelles ont toutes décidé de sortir des crus bourgeois, on ne voulait plus en faire partie. »

Le Château Siran fait alors le choix de sortir des Crus Bourgeois, décision également partagée par les autres « exceptionnels » : Chasse-Spleen, Poujeaux, Phélan-Ségur, Haut-Marbuzet, Potensac, Les Ormes de Pez, et de Pez. Une possibilité de travailler la marque du château, « en étant raisonnable sur les prix », comme l’analyse Edouard de Miailhe (31, 25 € le 2010 sur le site de www.millesima.fr)

En organisant cette dégustation 1914-2014, Edouard Miailhe a souhaité prendre du recul sur cent ans d’histoire d’un vin, d’un terroir et du travail des hommes pour arriver à « un rapport qualité-prix exceptionnel ». Lumière sur les plus beaux coups de cœur de cette dégustation, qui a su arrêter le temps.

1929, le millésime « anti-crise »

Alors que les millésimes de la Grande Guerre sont discrets, Château Siran 1929 captive immédiatement : les notes de tabac, de vieille prune à l’eau de vie, et de viande séchée au nez côtoient un fruit encore entier en bouche. Purée de fraises, épices douces, légèrement capiteuses, on y retrouve du clou de girofle, un peu de réglisse. Une tenue et une fraîcheur étonnante.

Les années 1950, grande décennie

Alors que le millésime 1955 révèle de loin le nez le plus puissant depuis le début de la dégustation (cacao amer, réglisse mentholé, fraise écrasée) et une bouche remarquable, fraîche et soyeuse, Château Siran 1961 est une merveille : le nez torrefié s’ouvre petit à petit sur du café, des notes de cigare, de la menthe et du réglisse, véritable invitation au voyage. La bouche, longue, précise et d’une grande finesse donne une sensation d’horizon infini.

Les années 1980, dominance du merlot

Alors que l’on goûte Château Siran 1983, une première rupture de style apparait : plus de richesse et d’opulence au nez et en bouche, avec une aromatique plus démonstrative, offrant des notes de laurier, d’herbes médicinales. Les épices se libèrent plus franchement. Avec sa musculature d’athlète, on ne peut que lui donner un grand plat : lièvre à la royale pour celui-là. Sur le millésime 1989, l’effet du bois se fait plus sentir : le nez est plus caramélisé, très réglissé, là où la bouche garde une élégance et un fondu hors pair.

Apogée 2000

Le millésime 2000, comme ailleurs dans le Médoc, offre à Siran un vin de grande facture : Le nez, dense et puissant offre petits fruits rouges, épices et douceur. La bouche est fraîche, élégante, profonde. La finale, légèrement fumée, laisse la part belle au fruit. Sensation de velours. Digne des plus grands Médocs, sans aucun doute.

Le château est ouvert à la propriété tous les jours, de mai à septembre, et propose visite-dégustation (8 €) ainsi que l’ouverture depuis l’été dernier du nouveau « chai des collections », une mise en scène des collections familiales réunies dans l’ancien chai à barriques du Château. Plus d’informations sur www.chateausiran.com

Laure Goy