Alors que l’EFSA (Autorité européenne de la sécurité des aliments) préconise une limitation annuelle des doses de cuivre à 4kg/ha/an, les vignerons bio réunis autour d’un colloque il y a dix jours, sont inquiets quant au devenir de la viticulture biologique en Champagne.

Nous avons rencontré certains d’entre eux qui s’affranchissent des pratiques « classiques » du bio depuis quelques années et utilisent des préparations à base d’huiles essentielles, qui complémentent les doses de cuivre.

« Je suis fou, mais libre ». Quand Éric Rodez, vigneron bio et biodynamique à Ambonnay a commencé à s’intéresser à l’aromathérapie, c’était pour ses vertus médicinales reconnues : « j’ai une fille de 31 ans qui souffre d’une maladie orpheline et d’un système immunitaire défaillant, les huiles essentielles lui ont permis du confort au quotidien, c’est à partir de là que je me suis dit : et pourquoi pas la plante ? »

Des huiles vraiment essentielles ?

Alors qu’il existe un vide juridique concernant leurs utilisations, peu de vignerons communiquent sur le recours aux huiles essentielles qui ne s’inscrit pas spontanément sur le cahier de traitements. On communiquera davantage sur les propriétés de ces huiles essentielles pour favoriser la biodiversité mais pas pour « soigner les maladies de la vigne ». Pour faire simple, on a le droit de le faire mais moins de le dire. Adrien Renoir, vigneron à Verzy, est en conversion bio et a commencé à utiliser les huiles essentielles en 2017 : « pour moi, c’est une première, je suis bluffé, j’ai utilisé des préparations à base d’huiles essentielles d’orange et d’origan qui agissent en complémentarité, directement sur la vigne, en curatif contre le mildiou. »

De son côté, Éric Rodez avoue être « dans l’empirisme total ». Il précise : « J’utilise principalement des huiles essentielles d’orange douce, citron, efficaces sur mes parcelles pour lutter contre les adventices. J’ai dû apprendre, faire des tests, être en situation d’échec, oser mais encore une fois l’utilisation des huiles essentielles sur la vigne reste au bon vouloir de chacun et n’a montré au niveau des études qu’une efficacité partielle ». Et c’est ce que révèle le rapport scientifique de l’INRA et l’ITAB (Institut technique de l’agriculture biologique) dévoilé lors d’un colloque le 16 Janvier 2018 et qui dresse l’état des alternatives à l’utilisation du cuivre en agriculture biologique ; il conclut par une baisse inéluctable des doses de cuivre, le recours à la phytothérapie n’étant que plus viable en s’éloignant de sa toxicité et de son accumulation dans les sols. Éric Petiot, auteur de l’ouvrage « Les huiles essentielles pour soigner les plantes » et formateur auprès des agriculteurs, avoue avoir déposé un brevet pour une de ces préparations : « j’étais attaqué par les fraudes en permanence ».

En effet, les huiles essentielles pour être utilisées en protection des cultures doivent suivre une réglementation européenne spécifique aux produits phytosanitaires, à savoir le règlement 1107/2009, relatif en plan Ecophyto : il faut d’abord que l’huile essentielle soit autorisée en tant que substance active au niveau européen, puis que le produit la contenant soit autorisé en France. Par exemple, pour inscrire une huile essentielle en Europe, il faut se référer aux 3 principes suivants qui comportent également des exigences particulières.
D’abord, l’inscription en tant que substance active classique. C’est la démarche qui s’applique à tout produit phytosanitaire nécessitant un dossier dont le coût est très élevé. Ensuite, l’inscription en tant que substance à faible risque et pour terminer en tant que substance de base. Or, aujourd’hui, en Europe, aucune substance n’est autorisée en tant que substance à faible risque ni en tant que substance de base. Pourquoi ? Parce qu’il n’existe à ce jour aucune étude prouvant la non toxicité des huiles essentielles, des études pouvant se heurter à des méthodologies complexes dues à la variation de leurs compositions et leurs spectres d’efficacité. Quelques huiles essentielles de citronnelle, de clou de girofle ou encore de menthe verte sont autorisées au niveau européen en tant que substances actives classiques parce qu’elles ont été soumises avant la mise en application du règlement 1107/2009. L’huile essentielle d’orange douce, qui bénéficie déjà d’autorisations provisoires dans certains pays européens dont la France, est en cours d’évaluation pour inscription.

Mets… de l’huile ?

Erwan Seznec, journaliste et habitué des pages du magazine « Que choisir », dressait en 2016 sur son blog un bilan des pesticides utilisés en agriculture biologique qui ne sont, si l’on s’en tient à son analyse ni meilleurs ni moins bons que ceux utilisés en agriculture conventionnelle et mettait sur le banc des accusés l’aromathérapie, qui selon plusieurs experts peut se révéler aussi néfaste pour la faune que les pesticides dits de synthèse en concluant : « la naturalité n’empêche pas la toxicité ». Il prenait alors en exemple la roténone, molécule extraite d’une plante tropicale alors largement utilisée comme insecticide jusqu’à son interdiction par l’Union Européenne en 2011 dans les cultures de pommes, poires et vignes et qui selon des études américaines opérées depuis 2008 mettaient en évidence un accroissement de la maladie de Parkinson.

Eric Rodez croit pourtant en ces méthodes et continue à préparer ses solutions lui-même. « J’utilise 50 ml d’huiles essentielles que j’additionne à 100 ml d’huile végétale (colza, noisette ou tournesol) qui évidemment sont non miscibles à l’eau, il faut donc que j’ajoute un tensio-actif, dans mon cas du savon liquide à hauteur de 250 ml. Je vais ensuite pouvoir appliquer cette préparation en pulvérisation directement sur la plante, jamais dans le sol, ce qui représente 200 litres d’eau à l’hectare, et je peux vous assurer que mes préparations sont plus économiques que tout autre traitement disponible sur le marché ; je peux faire 20 hectares avec un litre d’huile essentielle soit environ 5€ l’hectare. Il faut cependant renouveler les applications dès que le besoin s’en fait sentir, notamment lorsque le climat est humide et être dans une attitude préventive plutôt que curative. »

Si les vignes conduites en viticulture conventionnelle ne sont pas prêtes à recevoir ce type de traitement, car il faut un temps d’adaptabilité, l’aromathérapie encore au stade « d’essai » commence à faire son petit bout de chemin. Un peu à l’image de sa non-miscibilité à l’eau, il faudra encore du temps pour que la mayonnaise prenne mais il faudra surtout mettre de l’eau dans son vin pour que l’on puisse y voir une alternative d’avenir. Essentiel n’est pas habituel.

Sources :
ITEPMAI (Institut des plantes aromatiques, médicinales et à parfum) www.agrireseau.net/documents/Document_90545.pdf

INRA « Peut-on se passer du cuivre en agriculture biologique ? »
https://inra-dam-front-resources-cdn.brainsonic.com/ressources/afile/423215-51d65-resource-expertise-cuivre-en-ab-synthese-francais.pdf

Eric Petiot « Les huiles essentielles pour soigner les plantes » aux éditions de Terran
www.eric-petiot.fr