La nouvelle, annoncée hier, a fait grand bruit : la famille Moueix a cédé 20% du capital de Petrus à un investisseur d’origine colombienne, Alejandro Santo Domingo. Petrus, l’une des plus grandes « marques » internationales du monde du vin, un cru d’exception (qui échappe à tout classement puisqu’il est à Pomerol) aux prix stratosphériques. Quels sont les enjeux de cette transaction ? Un proche de la famille Moueix nous aide à décrypter.

Comme nous l’avons relayé dès hier soir, l’une des plus prestigieuses propriétés de Bordeaux, Petrus à Pomerol, vient de révéler au grand jour une petite révolution qui vaut beaucoup de millions : la famille Moueix, propriétaire du domaine de 11,5 hectares (valorisé à plus de 1 milliard d’euros selon le quotidien Les Échos), a cédé 20% du capital à un milliardaire d’origine colombienne, Alejandro Santo Domingo. Contacté par la rédaction de « Terre de Vins », un conseiller de la famille a clarifié les enjeux de cette transaction : « tout d’abord, si la prise de participation à hauteur de 20% est confirmée, le chiffre de la valorisation annoncé dans la presse est inexact. Nous ne tenons pas à divulguer ces chiffres qui sont confidentiels », explique-t-il, soulignant que l’accord entre les deux parties aurait été signé il y a plus d’un an. « La famille Moueix tient à rester discrète de façon générale, et sur ce dossier en particulier elle ne voulait pas qu’il y ait une confusion avec les nombreux autres rachats de vignobles qui ont eu lieu à Bordeaux ces derniers mois (impliquant notamment des investisseurs asiatiques, NDLR). Il était prévu de communiquer à ce sujet durant l’automne, mais les circonstances nous ont obligés à avancer le calendrier ».

En clair, si la famille Moueix a joué profil bas depuis plusieurs mois, c’est qu’elle ne souhaitait pas que cette prise de participation soit perçue comme une « simple » énième incursion d’un investisseur étranger dans le vignoble bordelais. Cela tient d’abord au profil d’Alejandro Santo Domingo : d’origine colombienne, implanté aux Etats-Unis, cet homme d’affaires est actionnaire majoritaire du leader mondial de la bière belgo-brésilien AB InBev, qui a racheté son concurrent SABMiller en 2016. « Les deux familles se connaissent depuis très longtemps », précise-t-on dans l’entourage des Moueix, et elles étaient à la recherche d’investissements en commun dans le secteur viticole. Au fil des discussions, c’est finalement une prise de participation dans le capital de Petrus qui s’est révélée comme la meilleure option. « Il s’agit d’une première étape, d’autres investissements dans des vignobles européens étant envisagés. Mais rien de concret n’est établi pour l’instant ».

Jean Moueix, « à Petrus indéfiniment »

Concrètement, en cédant 20% de Petrus, la famille Moueix se donne les moyens d’enclencher de nouveaux investissements, mais s’ouvre aussi de nouvelles perspectives en s’adossant à un grand groupe dont l’expertise de distribution peut lui être précieuse, y compris sur les questions de contrefaçon. Pour Alejandro Santo Domingo, il s’agit avant tout d’une opération de prestige, car à hauteur de 20%, il reste minoritaire et ne peut intervenir dans la gouvernance du domaine (sans parler des perspectives de bénéfices qui s’inscrivent clairement sur le long terme). « Ces 20% obligent les deux parties à des échanges d’informations sur la conduite de la propriété, mais les choses sont claires, Jean Moueix, qui a pris le relais de son père en 2013, reste pleinement aux commandes et entend y rester indéfiniment », précise-t-on à « Terre de Vins » dans l’entourage de la famille. « Il n’est pas prévu de prise de participation plus importante, ni que Petrus passe sous pavillon colombien. La famille Moueix est liée à Petrus, et pour longtemps ».

Quant à ceux qui pourraient déplorer que des investisseurs internationaux – chinois, américains, colombiens ou autres – prennent de plus en plus de parts dans le vignoble bordelais (et national), l’entourage des Moueix leur rétorque « qu’il est plutôt valorisant que le patrimoine viticole français attire des capitaux aussi importants ». Bien entendu, cela n’est pas sans incidence. Interrogé par nos confrères de l’AFP, le directeur de la Wine & Spirits Academy de Kedge à Bordeaux, Jérémy Cukierman, explique que « cette logique de monter les enchères semble malheureusement se confirmer. Des transactions aussi imposantes ont été plus courantes récemment en Bourgogne avec le Clos de Tart et le domaine Bonneau du Martray, qui s’élevaient à plusieurs centaines de millions d’euros. […] Ces transactions deviennent une forme de standard et sont donc un peu la référence pour les transactions suivantes ; cela a des répercussions sur les droits de succession et les prix des vins ». Est-ce à dire que Petrus pourrait devenir encore plus inaccessible ?