Mardi 24 Février 2026
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24.02.2026
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À mesure que la filière viticole française accélère sa transition environnementale, la bouteille en verre devient un enjeu central de décarbonation. Loin des débats esthétiques ou marketing qui ont longtemps prévalu, le verre est désormais analysé à l’aune de son impact carbone, de sa durée de vie et de sa capacité à s’inscrire dans une économie circulaire. Allègement, recyclage et réemploi ne s’opposent (presque) plus : ils peuvent même être combinés selon les usages et les contraintes des opérateurs. Explications.
« Quand on est vigneron, on peut très bien mettre en place le réemploi et l’allègement sur son domaine; ce ne sont pas deux options antagonistes », souligne Fanny Moulinier-Boyer, administratrice de Sudvinbio et vigneronne du château Beaubois en Costières de Nîmes. « C'est une question de volonté et de conviction pour embarquer les équipes. L’allègement permet à la fois de réduire les coûts logistiques et l’impact environnemental, notamment sur le bilan carbone, tandis que le réemploi évite de casser les bouteilles pour devoir ensuite les refondre dans des fours très énergivores ». Elle ajoute :« Nous sommes d'abord passés d’une moyenne de 620 g par bouteille, sous l’effet de la premiumisation, à 420 g et aujourd’hui, plus des trois quarts des bouteilles utilisées sont sous les 400 g ». En parallèle, le réemploi chez Beaubois a progressé rapidement : engagé dès 2022, l’objectif de 25 % de la production en réemploi à l’horizon 2027 est déjà atteint en 2025. Le point commun des deux démarches : elles doivent être accompagnées d'une importante communication auprès des clients.
Cette initiative s’inscrit dans un cadre réglementaire de plus en plus structurant. Créé en 1993 par la filière et agréé par l’État, l’Adelphe accompagne les metteurs en marché dans leurs démarches pour réduire leur impact environnemental. « Tout metteur en marché qui vend un produit générant des déchets doit contribuer à la gestion de sa fin de vie », rappelle Mehdi Besbes, responsable du marché vins et spiritueux.
Adelphe agit à la fois avec les collectivités, les opérateurs de recyclage, les citoyens – pour le bon geste de tri et demain de retour – et les entreprises, via le conseil en éco-conception. Trois axes structurent cette démarche : la réduction, le réemploi – avec un objectif légal de 10 % d’ici 2027 selon la loi AGEC – et la recyclabilité.
Les bénéfices de l’allègement sont désormais chiffrés avec précision. « Un allègement de 130 g sur une bouteille de 550 g, c’est 23 % de matière économisée, 43 % d’émissions carbone en moins, soit 241 g équivalent CO₂ par bouteille. À l’échelle de 100 000 bouteilles, cela représente 6 500 € d’économies sur l’achat de matière première ».
Pour accélérer la dynamique, Adelphe a lancé en 2025 deux vagues inédites d’appels à projets. Le premier, dédié aux bouteilles syndicales, a collecté l'adhésion de cinq organisations : Tavel, Côtes de Provence, Picpoul de Pinet, Grès de Montpellier et l’interprofession Champagne. Ensemble, elles représentent 250 millions de bouteilles, soit 9,7 kilotonnes de verre économisées par an, avec une réduction moyenne de 17 % du poids. Un second appel a mobilisé une demi-douzaine de metteurs en marché (Marie Brizard, Pierre Chavin, Joseph Drouhin, Édouard Delaunay, le groupe grands Chais de France, Advini).
L’exemple de l’AOP Tavel illustre parfaitement ce retour à la raison. « La première bouteille syndicale, créée en 1986, pesait déjà moins de 420 g », rappelle Florian André, vigneron au château de Manissy et vice-président du syndicat. Mais sous l’effet de la montée en gamme et de la recherche de visibilité en CHR, le modèle s’est alourdi jusqu’à 538 g en 2012, avec piqûres, gravures et verre extra blanc. En 2021, avec le Covid, notamment sous l’impulsion des jeunes vignerons, la réflexion environnementale est revenue sur le devant de la scène, d’autant que les ventes ne progressaient plus.
Après appel d’offres auprès des verriers, une nouvelle bouteille allégée a été adoptée en juin 2025 : suppression de la piqûre, des inclusions de gravure, réduction de 1,5 cm en hauteur. Malgré l’adaptation nécessaire des cartons, l’effet de masse – 3 millions de bouteilles – a permis des économies d’échelle, de transport et des palettes plus ergonomiques. « Nous avons eu le courage de reconnaître que nous nous étions trompés. D'autant qu'aujourd'hui, le consommateur est capable d’accepter des bouteilles légères. »

« Cela fait plus de 17 ans que nous travaillons sur la gamme allégée Ecova », explique Maud Dubois, directrice marketing de Verallia. Initialement à 450 g, elle est passée à 400 g en 2019, puis à 370 g avec Ecova 2, aujourd’hui modèle standard du marché. « Un gramme de verre en moins, c’est un gramme de CO₂ en moins », rappelle-t-elle, tout en soulignant les autres leviers de décarbonation : électrification des fours, recours aux énergies bas carbone et augmentation du calcin recyclé. Mais le verrier insiste aussi sur le rôle clé du réemploi : « Nos émissions viennent principalement de la fusion du verre. Réutiliser les bouteilles est donc essentiel. »
Des études ont confirmé que le bouchage liège était compatible avec plusieurs cycles de réemploi, et que le bénéfice carbone apparaissait dès deux à trois cycles, à condition que la boucle soit locale. « On ne met pas en confrontation les verres perdus qui vont dans le recyclage avec le réemploi. Mais nous devions d'abord lever un certain nombre de problématiques, puisqu’une bouteille conçue pour le réemploi n'a pas les mêmes contraintes qu'une bouteille conçue pour repartir dans une benne » souligne Maud Dubois.
Pour structurer ces boucles, France Consigne joue un rôle central. Créée en 2022, l’association regroupe aujourd’hui 11 adhérents, cinq centres de lavage, 810 metteurs en marché engagés et plus de 11 millions de bouteilles réemployées. « Le réemploi n’est plus un ovni dans le paysage viticole », constate Clémence Hugo, coordinatrice nationale.
Mutualisation nationale, bouteilles interopérables, travail sur les étiquettes – souvent à l’origine des rebuts en centre de lavage – ou encore sur la suppression de la capsule, désormais simplifiée par décret, sont autant de leviers activés. France Consigne est même préconisatrice, avec la labellisation de quatre imprimeurs (bientôt une quinzaine), capables de produire des étiquettes compatibles avec le lavage.

Cette dynamique s’incarne aujourd’hui dans l’expérimentation ReUse, lancée par Adelphe en juin dernier dans le nord-ouest de la France, en Bretagne, Pays de la Loire, Normandie et Hauts-de-France. Les quatre régions servent de laboratoire grandeur nature, avec plus de 400 magasins de la grande distribution équipés de points de collecte notamment Intermarché, Cooperative U, Carrefour, Monoprix, Leclerc... Le parcours consommateur a été pensé pour être lisible : choisir, rapporter, récupérer la consigne. À côté des formats habituels, la nouvelle bouteille standard R-Cœur, marquée d’un « R » embossé dans la piqure et de la mention « réemployable ». Elle a été pensée pour faciliter le séchage et optimiser les cycles. L’expérimentation, prévue sur 18 mois, doit déboucher sur un déploiement national début 2027, soutenu par un nouvel appel à projets d’Adelphe pour des formats bordelais et bourguignons les plus utilisés.
« Réemploi et Recyclage sont complémentaires », insiste Mehdi Besbès en conclusion. Le réemploi vise à donner plusieurs vies à l'emballage pour qu'il ne soit pas à usage unique, et le recyclage vise à donner une seconde vie à la matière première qu'est le verre. L'enjeu est de prolonger la durée de vie de l'emballage avant son recyclage ».


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