Vendredi 20 Février 2026
À gauche, Romain Tosolini et Jean Simonet; à droite, Jean Simonet et sa femme Ana-Sofia ®GuilhemCanal
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20.02.2026
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Face au massif de la Sainte-Victoire, Château Grand Boise, l'un des domaines les plus hauts et les plus vastes de Provence, vient de passer de la famille Gervoson (propriétaire du groupe agroalimentaire détenant la biscuiterie des galettes du Mont Saint-Michel et Andros) à un trio d'associés amoureux du lieu et des vins : Jean Simonet, gérant du domaine depuis une douzaine d'années, son épouse Ana-Sofia, chargée de l'événementiel, et Romain Tosolini, déjà propriétaire du Château Cedrus dans le Ventoux.
Lorsque la famille Gervoson acquiert, en décembre 2006, Château Grand Boise, à l'est d'Aix-en-Provence, le domaine n'est pas florissant. Racheté en 1998 à la famille Gruey par un investisseur danois (Jan Nielsen), ses bâtiments ont été rénovés, mais le vignoble est mal entretenu, certaines parcelles abandonnées. L'immense propriété de près de 500 hectares de bois et de terres agricoles sur un relief accidenté ne se prête guère à une mécanisation ni à une vision industrielle du vin. Xavier Gervoson fait appel à Jean Simonet qui débarque en janvier 2013 de Pibarnon où il était responsable commercial. « À mon arrivée, la mission qui m’a été donnée était de remettre le vignoble en production, de développer les activités annexes et de re-commercialiser le domaine. Il fallait tout refaire : les vignes, la cave, le réseau commercial. On repartait quasiment de zéro. » raconte le directeur d'exploitation. La première difficulté est structurelle. Grand Boise est un vignoble de montagne, morcelé en une multitude de parcelles disséminées entre 300 et 650 mètres d’altitude. Dans ce cirque montagneux dessiné par les monts Olympe et Aurélien, parsemé de bois (pins, chênes verts et blancs), de vignes et d'oliviers, la vue panoramique sur la Sainte-Victoire et la Sainte Baume est époustouflante. L'amplitude thermique pouvant dépasser vingt degrés entre le jour et la nuit est un atout indéniable dans ces vignes parmi les plus hautes de Provence. « Mais entre le bas et le haut de la propriété, il y a 45 mn de tracteur. La propriété sur le papier est d'un seul tenant, mais dans la réalité, c’est un vignoble extrêmement complexe à travailler. »

Jean Simonet a restructuré, en une douzaine d'années, 80 % du vignoble de Trets. « On a arraché énormément de vignes qui n’étaient plus en état de production, et tous les cabernets, qui n’avaient pas de sens ici; on a replanté le versant sud, historiquement cultivé en terrasses par des ermites ».
L’encépagement est repensé avec une logique de terroir principalement en grenache, rolle, et un peu de syrah sur les zones les plus fraîches et les plus élevées. Mais très vite, Jean Simonet va plus loin. « Sur certains terroirs argileux qui sèchent vite, la syrah et le rolle commencent à avoir trop chaud. Il fallait anticiper. ». D'où l’introduction de cépages méditerranéens plus résilients comme le nebbiolo et l’assyrtiko vinifié pour la première fois en 2025. « J'ai récupéré des bois de Santorin qui ont été surgreffés sur des syrahs. L'assyrtiko est un cépage fascinant qui apporte une acidité naturelle très marquée, une grande densité, avec une capacité incroyable à encaisser les élevages. Et il supporte très bien la sécheresse même s'il peine quand les températures dépassent les 35°. Il ne convient pas à toute la Provence ; il a besoin de terroirs avec de l’amplitude thermique, de la fraîcheur, ce qui est le cas chez nous sur le versant nord et en altitude ».
Aujourd’hui, le domaine compte environ 36 hectares en production, complétés par 2,5 hectares de plantiers, répartis en plus de 90 parcelles. Moutons, amendements organiques, engrais verts, travail au cheval redonnent aux sols de la vie et de la tonicité. La conversion bio a démarré en 2012, certifiée en 2014 et prolongée par une certification en biodynamie (Biodyvin) en 2022. Parallèlement à la vigne, la cave connaît elle aussi une refonte profonde. Tout est vinifié en levures indigènes, rouges et blancs d'abord en béton, les rosés en inox. Mais Jean Simonet essaie tout : grès, argile, amphores, œufs, bois, plastique…, une grande partie en petits contenants pour valoriser l’expression parcellaire surtout sur les rouges. La majorité de la production est revendiquée en Côtes-de-Provence et Côtes-de-Provence Sainte Victoire, en cru depuis 2025.

Malgré ces avancées, le domaine Trets reste difficile à vendre lorsque la famille Gervoson envisage la suite. « Xavier Gervoson pensait transmettre à ses enfants, mais ils n’avaient pas la passion du vin. C’était le projet de papa. » Grand Boise est alors mis sur le marché, sans susciter l’enthousiasme. Jean Simonet n'en est guère surpris : « C’est une propriété non constructible, en zone protégée, sans possibilité d'y construire un grand hôtel ou du réceptif lourd, avec un vignoble escarpé. Et il faut bien reconnaître que pour beaucoup d’investisseurs en Provence, le vin n’est pas la motivation première. Même ceux qui avaient des projets vins cherchaient surtout la tranquillité. Or Grand Boise n’est pas un projet tranquille. »
C’est donc dans ce contexte que Jean Simonet décide de changer de casquette. Ayant développé une petite activité de consultant pour des investisseurs sur des projets d'achats de vignobles, il s'attache à trouver un associé pour reprendre lui-même le vignoble avec sa femme Ana-Sofia, en charge de l'événementiel du domaine. « Je cherchais quelqu'un capable de partager une vision à long terme et Romain Tosolini s'est imposé presque naturellement. Je l'avais aidé à créer le Château Cedrus et il s'était marié à Grand Boise. Il est profondément amoureux du lieu, dynamique, hyper exigeant, mais sans ego démesuré ni objectif de rentabilité à court terme. »
L'homme en question est déjà propriétaire avec sa femme Adeline d'un domaine viticole à Mormoiron au pied du Mont Ventoux qu'il a racheté en 2021, le château Saint-Laurent rebaptisé château Cedrus. Mais c'est avant tout un entrepreneur, PDG de l'entreprise familiale de chauffage et climatisation basée à Marseille. Il avait également ouvert un restaurant à Aix-en-Provence après avoir participé en 2010 à la première saison de Masterchef (jusqu'à la finale).
Le rachat par les trois associés marque une nouvelle étape pour Grand Boise, plus qu’un changement de propriétaire. « La restructuration du vignoble et du réseau commercial est aujourd’hui finalisée. On arrive à un moment où l'on affine notre identité. Dans les dix prochaines années, je suis convaincu qu’on va faire de très grands vins. »
Les projets annexes sont multiples : poursuite des expérimentations à la vigne et à la cave, montée en puissance des blancs, diversification des contenants, mais aussi l'ouverture du domaine à son territoire. Le bistrot, au bord de l'ancienne Nationale 7, a été entièrement restructuré et les tables, avant à l'arrière du bâtiment, ont été déménagées dans le caveau de vente et la boutique de vins et épicerie fine. Il est désormais ouvert 6 jours sur 7.
Les 40 km de chemins sont en cours de réhabilitation, les randonnées seront balisées pour des promeneurs à pied ou à vélo, avec des panneaux pédagogiques sur le terroir, les cépages, le paysage, le climat... À terme, Jean Simonet souhaite également diversifier les activités avec des propositions sportives, de bien-être et remise en forme davantage tournées vers la population locale.


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