Il y a les œnologues pompiers, ceux qu’on appelle en cas d’urgence et qui viennent sauver le millésime en cas de « pépins ». Et puis, il y a les maîtres de chais, les techniciens, les chefs de culture… qui travaillent tous les jours dans les propriétés. Il y aurait maintenant les designers du vin. Comme Jean-Paul Gauthier ou Karl Lagerfeld, les œnologues conseils, grâce à leurs connaissances techniques et leur étroite relation avec les propriétaires, permettraient de créer un style de vin, quelque chose qui leur serait propre. C’est du moins l’avis et le choix de Loïc Siri, le directeur technique du réseau social Vivrelevin.com. Il a décidé d’organiser une série de dégustations, intitulée « stylistes designers du vin ». Le rôle d’un designer du vin, selon lui : « Apporter un ADN dans la signature d’un vin, tout comme la griffe unique et reconnaissable du designer dans une création de mode. »

La première dégustation sur ce thème s’est tenue la semaine dernière, à la brasserie l’Orléans à Bordeaux, avec une mise à l’honneur des vins conseillés par Alain Raynaud, « œnologue – médecin » aux multiples casquettes dans le vignoble bordelais. Alain Raynaud se sent-il styliste ? « Mon travail consiste avant tout à prendre du recul avec le propriétaire, sur l’ensemble de la gestion de son domaine. Oui, c’est vrai que par l’analyse des forces et des faiblesses du domaine, je dois réussir à dessiner un style et à convaincre le propriétaire de vinifier dans cette voie ».

Vin de style ou vin-médecin ?

Depuis 1964 – date de la première vinification sans son père – Alain Raynaud, fils de viticulteur, n’a pas manqué une seule vinification. Sa jeunesse, il l’a passée dans les propriétés familiales, La Croix de Gay et Fleur de gay, à Pomerol. En parallèle de sa carrière de médecin à Bordeaux, il a été Président de l’Union des Grands Crus Classés de 1994 à 2000. Même s’il est toujours inscrit à l’Ordre des médecins, il a été, depuis 2001, conseiller de propriétés bordelaises de renom : Pavie (1er grand cru classé A de Saint-Emilion), Lascombes (2nd grand cru classé de Margaux), Barde-Haut, Rollan de By, Pressac, Rouillac, Le Sartre… « Près d’une trentaine de propriétés ont choisi de me faire confiance. Excepté Pavie et Lascombes, ainsi que les propriétés dont je m’occupe à l’étranger, elles sont toutes là ce soir », sourit-il. Et il est vrai que les propriétaires des châteaux présentés à la dégustation ce soir là, ne tarissent pas d’éloges au sujet d’Alain Raynaud. Laurent Cisneros, propriétaire du château de Rouillac depuis 3 ans, décrit la relation d’amitié qui le lie avec son conseiller viticole : « Avant tout, Alain Raynaud et moi échangeons d’homme à homme. Nous ne parlons pas toujours de vin et j’ai une entière confiance en mon équipe technique au chai. Les discussions avec Alain sont toujours un enrichissement, comme ce que deux passionnés peuvent s’offrir. »

Arbitre avant tout

Jean-François Quenin, propriétaire de château de Pressac (Saint-Emilion grand cru classé) et actuel Président de l’Union des Grands Crus, voit davantage les conseils d’Alain Raynaud comme un arbitrage nécessaire dans la bonne réalisation de ses vins: « Je ne travaille avec lui que depuis un an et demi. Je bénéficie également des conseils d’Hubert de Boüard – Hubert est un instinctif, Alain, un scientifique. Il établit d’abord toutes les causes en faisant une batterie d’examens, tel un médecin, puis propose un diagnostic. Grâce à ma confrontation des deux points de vue, parfois très différents, nous trouvons toujours un juste compromis. » Quant au rôle de styliste, Jean-François Quenin se montre plus réservé : « on connaît le goût d’Alain. Il aime les vins modernes, concentrés, suaves. De là, à parler d’un ‘’style Raynaud’’… » Lorsqu’on interroge ce conseiller viticole sur son goût et le style qu’il souhaite défendre, un mot revient sans cesse : l’équilibre. « Peut être qu’on ne peut pas réellement parler d’un style de vin, mais davantage d’un style dans la communauté. Le grand point commun des vins que j’ai pu conseiller, se situe bien dans cet équilibre que je souhaite atteindre. Ce ne sont pas des vins de concours, mais bien des vins que l’on souhaite partager à table, sans attendre dix ans. Ce n’est pas par la musculation que l’on séduit le plus. »

Alain Raynaud, actuel président du Cercle de la Rive Droite, souhaite réunir les forces des propriétés bordelaises en lançant très prochainement le Cercle de la Rive Gauche, une façon selon lui, de « mieux représenter les vins de qualité bordelais et abordables financièrement, sans forcément labourer les mêmes terres ». Un lancement qui fera certainement quelques vagues dans la communauté des propriétaires bordelais, que l’on aime, ou pas ce « style Raynaud ».

Laure Goy