La Maison Charles Heidsieck fête les 200 ans de la naissance de son fondateur, et relance la légendaire cuvée Champagne Charlie… Pour en comprendre l’essence, il faut revenir sur la vie romanesque de cet entrepreneur.

En 1852, à 29 ans, Charles Camille Heidsieck décide de fonder sa propre marque. Stephen Leroux, le directeur général, raconte : « Son acte majeur est de considérer qu’il est trop tard pour attaquer le marché français et européen. Le champagne était consommé principalement par les têtes couronnées, nous avions raccourci les nôtres au siècle précédent, il ne restait donc que les autres monarchies européennes et les empires. Or ce terrain était déjà occupé par les grandes marques. Charles Camille suit son instinct et opère un demi-tour gauche, direction Saint-Malo, il s’embarque sur l’Arago et met le cap sur les Etats-Unis. Il n’est pas tout à fait le premier à s’y rendre, d’autres négociants ont opéré là-bas des voyages d’observation mais ont préféré ne pas s’y risquer. Lui y plante sa banderille et devient le Steve Jobs du marché américain du champagne. Cinq ans après la création de sa maison, il y vend déjà 300.000 bouteilles ! »

La suite n’est pas banale non plus et illustre le rêve américain, un monde libre mais violent, où tout peut toujours arriver. « Charles est arrêté par le général Butler, suspecté d’être un espion à la solde des confédérés et de Napoléon III. Il transportait des lettres pour le consul de France sans en connaître le contenu ! Imaginez un fort en Louisiane entouré d’alligators, plus connu pour la faune que la qualité de sa cuisine. Au bout de quelques jours, on le libère à condition qu’il quitte le territoire. Il refuse déclarant ne vouloir sortir qu’en homme libre ce qui lui vaut quelques mois supplémentaires. L’intervention de Napoléon III et de Lincoln en personne le tire de ce mauvais pas. Il rentre ruiné en France. Mais la chance va lui sourire à nouveau. Aux Etats-Unis, il a prêté quelques milliers de dollars à un compatriote qui ne l’a jamais remboursé. Celui-ci a pris la route de l’Ouest et fondé avec d’autres pionniers la ville de Denver. Sur son lit de mort, il fait de Charles son héritier. C’est ainsi que Charles reçoit un jour, place royale à Reims, la visite d’un abbé, le vicaire de Denver, qui lui annonce qu’il est le propriétaire d’un tiers de la ville ! »

Outre-Atlantique, Charles a si bien su séduire les Américains qu’ils l’ont surnommé affectueusement « Champagne Charlie ». De ce sobriquet, Daniel Thibault en 1979 fit une cuvée spéciale qui connaîtra cinq éditions jusqu’en 1985. La famille lui avait demandé un vin « qui soit à l’image de Charles, c’est-à-dire quelqu’un d’une grande indépendance d’esprit qui fait les choses à sa façon ». Le moins qu’on puisse dire, c’est que le chef de caves avait pris la consigne au mot. « Le CIVC autorisait l’ajout d’une petite quantité de vins de réserve dans les millésimes. Lui allait au-delà du plafond… »

Lorsque Cyril Brun, l’actuel chef de caves, a voulu reconstituer cette cuvée, il a dégusté à plusieurs reprises les différents millésimes pour tenter d’en comprendre la quintessence. « J’ai été bluffé par la capacité à capturer à la fois cette énergie et cette texture qui sont pour moi les deux piliers de la cuvée. J’ai commencé à m’atteler à un nouvel assemblage à partir de la vendange 2015. J’ai abouti à quelque chose de bon mais qui n’était pas au niveau. Nous sommes alors allés rechercher les vieux carnets d’assemblage et c’est là que nous avons découvert le secret de champagne Charlie : Daniel Thibault s’offrait la liberté d’utiliser tout ce qu’il y avait dans la cuverie pour faire des millésimes. Il avait tout compris : la beauté des grands vins en Champagne se fait à travers les multimillésimes. Après avoir changé ce paradigme de création, mon travail est devenu plus facile.  Je vous ai parlé d’une part de vins de réserve qui pouvait être à la limite de l’indécence. A partir de la base 2016, j’ai poussé le curseur encore plus loin pour en mettre 80 %, en intégrant dix millésimes différents, le plus ancien étant 1998. C’est ce qui m’a permis d’obtenir cette dualité. »

La méthode avait l’avantage de permettre de relancer rapidement la cuvée Charlie tout en garantissant un champagne immédiatement prêt à la dégustation, la patine ayant été donnée par les vins de réserve plutôt que par le vieillissement sur lattes. La démarche rappelle un peu celle de ces réalisateurs qui tournent des films en sépia, et qui parviennent avec talent à reconstituer le grain d’autrefois, d’autant que l’habillage du flacon et sa forme ont à peine été revisités. Le résultat est magnifique avec un vin à la fois vif et crémeux aux délicieux arômes de marmelade et d’abricot sec. Cyril Brun a même réussi à retrouver ces notes un peu pétrolées qui distinguaient les vieux Charlie.

Prix : entre 650 et 700 €  https://charlesheidsieck.com