(photo Michel Jolyot)
(photo Michel Jolyot)

C’est une nouvelle qui fait du bruit en Champagne, où la proportion de vignes certifiées bio est particulièrement basse (3,4%), la Maison Vranken-Pommery a annoncé la mise en conversion de 175 hectares. Entretien avec Clément Pierlot, Chef de cave de la maison.

Alors que vous annoncez la conversion bio de 175 hectares, pouvez-vous nous dire comment est organisé le vignoble du groupe Vranken-Pommery ?
Nous avons 1500 hectares d’approvisionnement. Sur ces 1500 hectares, 420 sont dits maîtrisés (exploitation, métayages, prestations…), 175 viennent d’être déclarés en conversion viticulture biologique à la vendange 2020. Nous préférons parler de vignoble “maîtrisé” parce que c’est une notion plus importante encore que la propriété, la vraie question c’est en effet de savoir si on contrôle la qualité des pratiques culturales de telle sorte qu’elles soient en phase avec les vins qu’on veut produire. Par le biais des prestations ou de la location, on peut y parvenir. Dans ce domaine, Madame Pommery avait d’ailleurs été précurseur au XIXe siècle en proposant aux vignerons de gérer elle-même la cueillette, ce qui lui permettait de maîtriser la maturité de ses raisins. Ce fut l’une des clefs du succès de son Brut Nature lancé en 1874 sur le marché anglais. L’autre clef, résidait dans sa capacité à faire vieillir longtemps son champagne. D’où ces caves de 18 kilomètres de long qu’elle a fait creuser à Reims. En cumulant ces deux éléments, on était capable de produire des vins souples et ronds qu’il n’était pas nécessaire de doser.

Avez-vous déjà prévu de produire des cuvées bio ?
Pour le moment non. On n’est pas dans cette logique-là mais dans une démarche environnementale, une approche de vigneron : il s’agit de travailler nos vignes le mieux possible. Il faut de toute façon trois ans pour être certifié donc on a le temps d’y réfléchir. Quand on y sera, on pourra isoler certains vins. Dans un champagne comme Pommery, il y a 30% de vins de réserve qui ont entre 2 et 7 ans. Donc si cela doit se faire, ce sera sur du très long terme.

Souhaitez-vous encourager vos vignerons livreurs à s’y engager également ?
C’est vraiment une démarche personnelle. Nous ne sommes pas là pour jouer les prophètes ou imposer quoi que ce soit. La prise de risques est importante et si cela échoue, celui qui conseille n’est pas celui qui paye. Par conséquent, il faut que ce soit un choix du vigneron et il ne doit pas le faire pour des raisons économiques mais pour des raisons intimes, philosophiques, sans quoi cela risquerait d’être un échec. En revanche, on va continuer à accompagner nos vignerons partenaires vers la certification viticulture durable. Ils sont déjà 20% à l’avoir obtenue et je fais moi-même partie de la Commission qui a créé cette certification. Nous ne voulons surtout pas qu’ils pensent que notre conversion au bio signifie qu’on les abandonne sur ce plan, ce sont deux approches complémentaires.

Comment en êtes-vous arrivés à cette démarche ?
Le groupe Vranken-Pommery a énormément de vignobles, principalement dans le sud de la France, mais aussi au Portugal et en Angleterre. L’aventure a commencé en Camargue où les premières cuvées bio sont sorties en 2010. En 2023, tous les vignobles du Sud seront certifiés, sur près de 2000 hectares. Pour Monsieur Vranken, c’est une conviction. En Champagne, le confinement nous a donné du temps pour réfléchir. Il y a trois ans, déjà, on avait anticipé la règlementation sur les zones proches de résidences en passant ces parcelles en bio pour rassurer nos voisins. Cela nous a donné l’opportunité de tester les résultats de ces pratiques.
Cette année, trois éléments cumulés nous ont convaincu que c’était le bon moment pour franchir ce cap. Le principal verrou dans la région a longtemps été le climat. Mais on observe avec le réchauffement qu’on a des années plus sèches, ce qui provoque une inversion des maladies. L’oïdium qui était une maladie quasiment inexistante en Champagne, est en train de devenir la maladie principale. Le mildiou, maladie liée à l’humidité, a tendance à devenir moins virulent. Or l’oïdium, en viticulture biologique, est sans doute moins difficile à maîtriser que le mildiou. Le deuxième argument c’est que la Champagne a décidé d’arrêter les herbicides en 2025. Nous y sommes parvenus pour notre part en 2020. Enfin, on a ces dernières années, et davantage encore avec la crise à laquelle nous devons faire face en ce moment, des rendements économiques à atteindre qui sont moindres.

Quel impact le bio peut-il avoir sur la qualité des vins ?
Certains vont trouver plus de caractère au vin, plus de minéralité. C’est très subjectif, mais on reste cependant convaincu que quand on fait plonger les racines, qu’on retravaille les sols, qu’on utilise des engrais verts, qu’on enherbe, on aboutit à un équilibre global du cep plus intéressant et des vins avec un meilleur lien au terroir. La certification viticulture durable (2014) a déjà montré une évolution dans les vins. Je pense notamment que le travail du sol modifie l’acidité, et permet de gagner en fraîcheur.