Ci-dessus : la colline de l'Hermitage en lutte contre le gel (photo M. Chapoutier)
Ci-dessus : la colline de l'Hermitage en lutte contre le gel (photo M. Chapoutier)

Plusieurs nuits de gel et en particulier dans le nuit du 6 au 7 avril ont eu raison de la plupart des bourgeons déjà sortis dans la vallée du Rhône septentrional et surtout dans le Jura. Les dégâts varient selon les secteurs, les parcelles, les cépages mais aucune appellation n’est épargnée. Certains producteurs ont même tout perdu lors de cette nuit d’un froid interminable.

Le Rhône Nord a été violemment touché par le gel, en particulier dans la nuit du mardi 6 au mercredi 7 avril où les températures sont descendues jusqu’à -6 à -7°C. Sur Condrieu et Côte Rôtie, « c’est une vraie catastrophe, estime Pierre-Jean Villa du domaine éponyme. Les secteurs précoces où les bourgeons étaient déjà sortis du coton et où il y avait quelques feuilles étalées, notamment pour le viognier, sont perdus de 60 à 100% ; c’est plus hétérogène sur les secteurs tardifs mais on risque également d’avoir des surprises quand tous les bourgeons seront sortis. C’est d’autant plus frustrant quand tout est en place dans le vignoble, que les baguettes sont pliées, la taille faite et les équipes d’ébourgeonnages prévues pour fin avril ». Le plateau de la Loire où il avait neigé la semaine dernière a enregistré les plus basses températures et dans la plaine, même les arboriculteurs qui ont tenté d’arroser ont quasiment tout perdu (les pertes en pêches, cerises, amandes et abricots vont sans doute dépasser les 80%).

Sur Saint-Joseph, ce sont les bas de coteaux qui ont été touchés à 90-100% et les bourgeons des coteaux ont grillé de 30 à 70% tandis qu’en altitude, au-dessus de 280-300 m, les températures sont restées positives. « Ce n’est pas la gelée printanière habituelle, reconnait Joël Durand, du Domaine Durand et président de l’appellation. Mais un phénomène inédit avec une masse froide générale qui dure longtemps car il faisait encore – 3°C à 8 h du matin. Nous avons souvent des gels méchants fin avril mais ici, après une semaine estivale fin mars – 25-27°C, c’est anorma l— qui a fait sortir les bourgeons et des sols très secs qui n’ont pas restitué la chaleur à l’air, ce retour de l’hiver a été violent ». On n’avait pas vu une telle catastrophe depuis longtemps; les plus anciens parlent de 1938, d’autres de 1947 quand les vignes des environs de Tournon qui avaient déjà poussé de 40-50 cm avaient gelé un 3 mai.

Les viticulteurs ont fait feu de tout bois pour tenter de limiter les dégâts d’autant que l’épisode de gel était annoncé depuis plusieurs jours. Mais rares sont ceux qui ont déjà la culture de la bougie comme Stéphane Montez qui s’est équipé dès 2003. « On a un peut tout sorti, les braseros, les feux de camps et les bougies qu’il est parfois difficile de trouver au dernier moment quand on n’a pas de stocks, reconnait Mathilde Chapoutier, DG de la Maison M.Chapoutier. Quand à l’hélicoptère, outre son coût, ça ne sert à rien avec des températures aussi basses. On était déjà à 0°C à minuit et il n’est pas facile de gérer sur la longueur jusqu’à l’aube mais on se sera battu comme on a pu. Maintenant, on va attendre que l’ascenseur émotionnel redescende un peu, faire quelques traitements biodynamiques pour aider la vigne à cicatriser et repartir et on fera les évaluations dans une quinzaine de jours ».
Même la grande éolienne antigel de La Roche-de-Glun qui s’est mise en route dès 23h (elle ne l’avait jamais fait avant 3h) et a tourné jusque 8h s’est révélée inefficace. « Beaucoup ont perdu leur récolte après s’être battu pour rien et en plus, après avoir dépensé beaucoup d’argent » avoue Joël Durand. « Le pire est de savoir que dans ces conditions, il n’y a aucun moyen de lutte qu’ils soient mécaniques, bio ou autres » fulmine Pierre-Jean Villa. « On va quand-même passer des tisanes de valérianes et d’achillée millefeuille pour tenter de ramener un peu de chaleur autour de la plante et la booster mais il est clair qu’on ne fera pas de miracle ».

Si la colline de l’Hermitage semble avoir limité les dégâts, l’appellation Crozes-Hermitage semble également avoir été « en grande partie épargnée, notamment dans le Sud où se concentre 80% des volumes », estime Yann Chave, du domaine éponyme et co-président de l’AOP. Le nord de l’appellation sur Crozes, Larnage et Erôme a en revanche été sévèrement touché. Seule consolation, une grande solidarité entre vignerons et avec les habitants. « Nous avons reçu beaucoup de messages de soutien et même de propositions d’aides sur les réseaux sociaux, ça réchauffe un peu le cœur », conclut Mathilde Chapoutier.


Ci-dessus : Domaine Ratte dans le Jura

Trois nuits de souffrance dans le Jura

Les derniers jours dans le Jura ont également été particulièrement douloureux et les viticulteurs pourraient avoir perdu entre 60 et 90% de leur récolte. La neige tombée la semaine dernière avait humidifié les vignes et donc accéléré l’impact du gel. « Ce n’est plus des gelées blanches de printemps mais bien des gelées noires avec un froid partout en altitude sans compter l’humidité, explique Jean-Michel Petit du Domaine de la Renardière à Pupillin. Les bougies ont réussi à sauver une partie des bourgeons la première nuit mais la deuxième il faisait trop froid et la troisième a rajouté encore une couche. La situation est très différent de 2017 qui était déjà catastrophique – on n’avait récolté qu’un raisin par pied alors que cette année, on peut espérer récolter 5-6 grappes par pied et atteindre 15 hl/ha car le deuxième bourgeon n’était pas encore sorti ». En 2019, l’impact était très varié selon les secteurs, le gel ayant surtout frappé la région d’Arbois ; en 2021, tous les secteurs ont été abîmés par ce gel d’hiver après un magnifique week-end de Pâques chaud et ensoleillé qui a largement contribué à faire sortir les bourgeons. « Mais geler un 7 avril, ça n’est jamais arrivé ici ; en général, on prend un gel de printemps entre le 20 et le 30. S’il fait beau pendant les trois prochaines semaines, on peut encore sauver une partie de la récolte ».

A Pupillin, les chardonnays et les poulsards ont été dégommés, les trousseaux pour la moitié et ce sont sans doute les savagnins qui s’en sortent le mieux, autour de 20% de pertes. Même constat chez Benoit Badoz du Domaine Badoz qui a perdu tous ses poulsards et trousseaux, 70% de ses pinots noirs et de ses chardonnays. « Seuls les coteaux les plus en hauteur ont été un peu plus préservés surtout le savagnin parce que c’est un cépage plus tardif ». Pas moins de dégâts sur Arbois au domaine Ratte où « tout est grillé, les jeunes pieds tout noirs et on saura dans 15 jours pour les savagnins, pas tous débourré »s, déplore Françoise Ratte dont le domaine familial avait déjà gelé à 90% en 2019. « Trois nuits de suite, c’était trop. La première nuit, les bougies ont plutôt été efficaces mais comme c’est un lourd investissement, on n’est équipé que pour 2 ha sur les 9, ce qui revient quand-même à 3500€ et les bougies ne durent que 8h. Comme la deuxième nuit, il y a eu également de la neige mais vaporeuse qui n’a rien protéger, ça n’a pas arrangé la situation et la troisième nuit, il faisait ‘seulement’ -1*C mais nous n’avions plus de bougies ». Peu de recours car les traitements à la valériane et à l’achillée et les infusions ne fonctionnent pas en dessous de 2°C. « Ce qui est le plus décourageant, c’est de déployer une énergie de dingue, mettre en place toutes les bougies dans le vignoble, les allumer à 2h du mat’ et stresser avant, pendant et après… pour rien, conclut Jean-Michel Petit. Et comme maintenant, ça revient tous les deux ans. Ajoutez à cela, la flambée du prix du foncier, il devient difficile d’être vigneron dans ces conditions… »